PS : Le fiasco de Villeneuve-sur-Lot
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La voix du Nord parle du Monde comme il va
Le Club de la Presse accueille André Soleau
C'est génial
Le tramway
"C'est génial !" Elle saute, elle trépigne. Elle va sur ses cinq ans, et elle traverse le Grand Boulevard sur une passerelle piéton, à hauteur du Buisson. Les voitures filent sous nos pieds. Les tramways, massifs, tous phares allumés et caténaires déployées, prennent lentement de la vitesse et s'engouffrent eux-aussi sous la passerelle. Elle s'agenouille, elle se retourne, elle guette le suivant : "le voilà, le voilà !" Elle se fait peur, elle perçoit le souffle du monstre qui disparait sous ses pieds. Elle recommence, jusqu'au moment où elle domine l'expérience. Elle n'a pas assez de mots. C'est un flot continu pour refaire l'histoire sur le chemin du retour. Petite fille de la campagne, elle savoure le plaisir de l'inconnu. Elle découvre la ville. C'est un vrai bonheur de la voir, heureuse et confiante, aux portes d'un monde nouveau !
Pierre Mauroy
"C'est génial !" Je parcours la presse, je passe d'une matinale à l'autre, j'écoute les chroniqueurs. Pas une fausse note. L'éloge est sobre, mais unanime. A la mesure de l'homme qui vient de s'éteindre. Je me souviens pourtant des combats, des critiques et des coups bas. Des dossiers difficiles, dont il a assumé le poids humain et politique. Tout ce qu'on racontait aussi dans les quartiers. Il n'y avait pas que de l'affection dans l'expression "Gros Quinquin" ! Mais tout est oublié. La ville de Lille, la Communauté Urbaine, le département, la région, la France, L'Europe, l'élite et le peuple, tout le monde salue aujourd'hui un homme politique aimable et respectable. Le fait mérite d'être signalé : il y a donc des hommes politiques qui en valent la peine… Cherchons bien : il y a d'autres Pierre Mauroy en France et en Europe ! C'est un vrai bonheur de partager pareil moment de confiance populaire !
Le Saint Empire Romain
"C'est génial !" La promenade est impromptue, cette fois, dans les colonnes de "L'international Herald Tribune". Un professeur d'histoire de Cambridge, Brendan Simms*, nous ramène cinq siècles en arrière. Il revisite le Saint Empire Romain Germanique. Ses débuts au Moyen-Âge, son étendue sur toute l'Europe du Nord, de l'Est et du Sud. Ses rivalités entre princes régnants, le don de se lancer dans d'interminables débats. Une paralysie, qui a mené à sa perte en 1806. Brendan Simms en tire des leçons énergiques, en faveur de la création d'un exécutif européen fort. "C'est le choix, dit-il, que les américains ont fait il y a deux cent ans, ils ont prospéré… Les européens – les "germains de l'époque" – ont tergiversé… Tout reste à faire, mais nous en avons les moyens !" C'est un vrai bonheur d'apprendre que nous avons en nous-mêmes tout ce qu'il faut pour prospérer et faire confiance en l'avenir !
Moralité
Des leçons d'histoire, des hommes de la trempe de Pierre Mauroy, un regard d'enfant : il suffit de bien regarder, "c'est génial !", et de nous y abandonner. Nous avons tout sous la main, pour aller de l'avant.
Etienne Desfontaines
*) "Europe : the struggle for supremacy from 1453 to the present" Brendan Simms (Edition Allen Lane 2013)
Maman, j'ai perdu mon Swot
Fête des mères, fête des pères. Les mois de mai-juin nous ramènent tous les ans à la cellule initiale de notre vie. A notre famille.
Qu'est-elle devenue aujourd'hui ? Nous avons tous en tête le poème de Victor Hugo : "lorsque l'enfant parait, le cercle de famille applaudit à grands
cris…" Mais de quel cercle de famille parle-t-on ? Qu'est-ce qu'un enfant découvre aujourd'hui, lorsqu'il ouvre les yeux sur le monde et lorsqu'il capte ses premiers éléments de langage.
Lorsqu'il imprime par tous ses sens ce qui formera ses certitudes, son disque dur dans la vie, son "SWOT" – Strengths (forces), Weakenesses (faiblesses), Opportunities (opportunités), Threats
(menaces) – comme disent les anglais.
Difficile aujourd'hui de le définir. L'espace familial dans lequel il surgit peut prendre une incroyable diversité de configurations. Un père, une mère. Deux pères, deux mères. Pas la peine d'y revenir, on vient d'en parler pendant des mois ! Un père au travail, une mère au foyer. Ou l'inverse. Idem quand les deux parents sont du même sexe. Une mère isolée, sans reconnaissance du père. Un père seul, et une mère connue mais totalement absente. Des parents séparés, mais qui restent en contact : une semaine chez l'un, une semaine chez l'autre, en l'absence de tout autre compagne ou compagnon. Des parents séparés, mais qui ont refait leur vie, soit l'un soit l'autre, soit les deux : deux nouveaux adultes dans la famille, des demi-sœurs, des demi-frères. Des parents divorcés dans le chaos et la douleur, un père ou une mère qu'on ne voit qu'aux vacances. Idem, dans tous les cas de figure que l'on vient d'évoquer, pour les personnes de même sexe… Sans parler des métissages, des mélanges de langues, de cultures nationales, internationales, économiques et politiques, artistiques et religieuses.
Arrêtons-nous là. Le fait est établi, et il est complètement inédit. La complexité de la situation que doit affronter un enfant dès sa naissance en 2013 est inouïe ! Un instituteur, pardon : un professeur des écoles, comme on les appelle maintenant, m'a lancé récemment : "j'ai 25 gosses dans ma classe, ce sont 25 situations familiales différentes !" Il exagérait un peu, mais c'était pour lui une façon d'exprimer son désarroi. Pour bien instruire un enfant, il faut le comprendre, s'adapter à ses acquis, construire sur le socle donné par la famille. "Je ne les comprends plus, me disait ce professeur, je n'arrive plus à discerner le cadre réel dans lequel ils évoluent…" Quand on connait le besoin de cadre, justement, pour un enfant, quand on en sait la nécessité pour le rassurer, pour le conforter dans son identité et l'amener au meilleur de ce qu'il peut devenir, on se dit que nos bambins, tous nos bambins, qu'ils soient des quartiers chics ou des cités, qu'ils soient à l'air libre dans nos campagnes ou ballottés dans les avions de la jet-society, tous nos bambins encore une fois ont bien des raisons de ne plus savoir où ils en sont et de faire des crises d'angoisse !
Bonne fête à toutes les mamans.
Bon courage à tous les enfants.
Etienne Desfontaines
LE DOUTE
Gruson – Dimanche 7 avril 16h
Les pales d'hélicoptères ronflent au-dessus de nos têtes. La voiture du directeur de course sort en hurlant du pavé de l'Arbre. Je serre la petite (4 ans) dans mes bras. Cent mètres de creux : deux hommes casqués, lunettes noires, surgissent roue dans roue. Fabian Cancellara et Sep Vanmarcke. On a juste le temps de percevoir la hargne, la tension de la chaîne sur les roulements à billes. La meute des suiveurs écrase le dixième de seconde de silence qui submerge les vrais supporters. Je jette un œil à la petite. Elle a les yeux grands ouverts, les mains sur les oreilles. Trop d'images, trop de fracas. Ce n'est plus du sport, c'est du spectacle. Ce n'est plus du spectacle, c'est un enfer mécanique. Comment ces hommes font-ils pour tenir ? L'édition 2013 du Paris-Roubaix a été la plus rapide des temps modernes ! Je pense à Tom Boonen, à Lance Amstrong, au vainqueur de cette année, Cancellara, et à bien d'autres. Tous ont été suspectés ou convaincus de dopage. Il y a comme un doute….
Strasbourg – Dimanche 7 avril 20h
Les résultats du référendum sont attendus. Haut-Rhin, Bas-Rhin, Région Alsace : les trois assemblées ne pourraient plus faire qu'une, c'est un espoir, un exemple pour d'autres territoires. Une réforme, enfin une, venue du terrain, un premier pas dans une nouvelle ère qui donne de l'élan aux régions ! Ce sera "non". Le Haut-Rhin ne veut pas se faire avaler par le Bas-Rhin, les communes, les métropoles, ne songent qu'à garder leurs prérogatives. Les promoteurs de l'opération ont monté une usine à gaz : un parlement à Strasbourg, un exécutif à Colmar. Personne ne s'y retrouve. Le projet est mort-né. La Nation n'y arrive pas, les territoires non plus. Y-a-t'il encore des réformes possibles en France ? Il y a comme un doute….
Lille (Loos) - Vendredi 5 avril 15h
Je fais face au président du directoire de Bayer Santé, Markus Baltzer, dans le Parc Eurasanté. Il arrive de Berlin, le taxi vient de le déposer. Vaste bureau, simplicité du mobilier. Deux ou trois points d'agenda à régler avec son assistante, un document à signer, il me rejoint à la table de réunion. Accompagné, c'est la règle, de sa directrice de communication. Objet de l'entretien ? Le doute ! La suspicion. Le médicament : Dr Jekyll ou Mr Hyde ? La question est lancinante. Les progrès sont fantastiques, l'espérance de vie passe la barre des 80 ans, mais la rupture est consommée entre le grand public et l'industrie du médicament. On la met tous les jours au pilori de la finance ou de l'accident thérapeutique. Markus Baltzer est confiant. Il a des arguments, il trouve les mots : "je ne voudrais pas vivre comme mon grand-père et mon arrière grand-père ! " Nous y reviendrons dans une autre chronique. Il fustige ce doute qui ronge la France, et qu'il ne retrouve pas ailleurs dans le monde !
Moralité
Le sport, la politique, la médecine, on pourrait parler de l'économie évidemment : il n'y pas pire cancer que le doute. Il n'est pas foudroyant. Mais il est implacable.
Etienne Desfontaines
Marthe et Marie
Le hasard fait parfois bien les choses. Les 115 cardinaux
électeurs, qui entrent en conclave, sont logés dans la maison Sainte-Marthe. Il n'y a pas femme plus remuante ! Les évangiles (Luc 10 ; 38-42) nous disent qu'elle était la sœur d'une douce femme,
Marie, qui se contentait d'écouter la parole du Seigneur, assise à ses pieds. Alors qu'elle, Marthe, s'agitait pour assurer "les multiples soins du service" de la maison. Silence et agitation.
Méditation contre rumeur du monde. On imagine la tension relative de ces 115 "personnages en quête d'auteur", dont la moyenne d'âge est de 77 ans, tous nommés par leurs deux illustres
prédécesseurs, Jean-Paul II et Benoit XVI, sans avoir participé pour autant, ni les uns ni les autres, à la "révolution" de l'Eglise dans la seconde moitié du XX° siècle : le concile Vatican II
!
Sont-ils réellement des hommes d'avenir ? Vont-ils élire un homme qui représentera le collège des évêques, dont il sera issu, avec le discernement et l'énergie nécessaire pour assurer les "multiples soins du service" auprès du monde, un homme capable aussi de réformer la Curie et de sortir ses officiants, cardinaux, prêtres et évêques, des ornières morales dans lesquelles ils se sont fourvoyés. Vont-ils au contraire retenir un nouveau grand théologien, à l'image de Benoit XVI, qui s'en remette à Dieu et pointe constamment du doigt un idéal de vie ? Ou bien encore, vont-ils choisir un nouveau "curé du monde", comme l'était le très charismatique Jean-Paul II, qui arpente la planète et réunisse autour de sa personne toutes les diversités d'expression de la foi catholique ? Il n'y aura probablement pas de miracle. Juste le souffle de l'Esprit-Saint, disent les croyants.
Reste que cette élection papale, ses pompes et ses ors aux relents désuets d'un début de XX° siècle, est absolument fascinante et… déroutante pour le commun des hommes. Fascinante parce que l'histoire de l'Eglise est aussi celle d'une très large partie du monde, à commencer par celle de la vieille Europe : c'est le phénomène de l'inculturation. Le lien est très étroit entre vie culturelle et vie cultuelle, entre beauté et foi, on le relève sans arrêt dans nos musées et nos palais républicains. Fascinante aussi parce que le monde en mutation qui s'ouvre sous nos pieds, l'effacement programmé de nos racines et nos doutes sur l'avenir, nous mettent en quête de sens. Les hostelleries des monastères font le plein. Déroutante enfin, parce qu'absolument contraire à notre sens de la laïcité, à notre façon de concevoir la gestion d'une institution internationale par la démocratie, à notre rejet de plus en plus marqué de toute hiérarchie verticale pour préférer la vie en réseaux !
Moralité
Au travail, dit Marthe !
"Le Royaume de Dieu n'est pas de ce monde", répond Marie.
Moralité (bis)
Une chose est sûre, le temps de l'Eglise n'est pas celui du monde
Une autre aussi : le pape ne sera pas une femme.
Etienne Desfontaines
Photo :
"Le Christ dans la maison de Marthe et Marie" Tableau de Johannès Vermeer (vers 1655)
Gethsémani
Gethsémani… C'est un jardin sombre, dans la vallée du Cédron, au pied du Mont des Oliviers. Le Christ s'y retire juste avant sa Passion. Il y ressent "effroi et angoisse", dit l'évangéliste Marc. Il s'isole, il tombe la face contre terre, et il prie. Pendant ce temps-là, Saint Pierre et deux autres de ses apôtres, le premier cercle de son entourage, s'endorment… Benoit XVI n'est pas le Christ. Les cardinaux ne sont pas les apôtres. Mais ils en sont les successeurs. La comparaison n'est pas dénuée de sens. Elle peut éclairer le fait stupéfiant du renoncement du pape à conduire plus avant les affaires de l'Eglise.
Joseph Ratzinger, devenu Benoit XVI par la volonté de ses pairs à la mort de Jean-Paul II, est d'abord un théologien. Un grand intellectuel, convaincu de l'amour de Dieu. Il a servi "l'intelligence de la foi, le dialogue interreligieux, la nouvelle évangélisation, la charité dans la vérité, la paix entre les nations", dit le porte-parole de la conférence des évêques de France, Mgr Bernard Podvin. C'est un homme de Dieu. Qui se sait à bout de forces, et qui voit la fin arriver. Il a besoin de s'isoler, et de prier. C'est son Gethsémani. Un moment dans lequel il puise ses dernières énergies : les plus belles, celles qui vont l'amener à passer dans une autre Vie. Il vit pleinement son Espérance et sa confiance en Dieu, au cœur même de son extrême faiblesse. C'est son pouvoir spirituel. De celui-là, il ne s'est pas défait. Bien au contraire, il en témoigne avec une acuité inouïe. "Ce Pape est grand, dit encore Mgr Podvin, il désigne par le don de sa vie, Quelqu'un de plus grand que lui…"
Le même Joseph Ratzinger, qui a été porté à la tête de l'Eglise en avril 2005, sort pourtant de sa méditation. Il observe son Eglise, comme le Christ ses apôtres. Il en perçoit la force d'inertie, ses divisions, son manque d'enthousiasme à aller porter la Bonne Parole. Il la sait en décalage par rapport au relativisme, au libéralisme de la société moderne. Pas vraiment incapable, mais pas tout à fait sûre non plus, de l'entraîner vers un idéal de vie. L'Eglise, l'institution, est devenue minoritaire sur une bonne partie de la planète, elle n'en est plus le ferment culturel. Pour le redevenir, elle doit repenser sa façon d'être. Spirituellement, mais aussi structurellement. La hiérarchie romaine, catholique et apostolique, est aujourd'hui désuète. Elle ne pèse plus sur le politique, au sens fort du terme : sur la vie de la Cité. Urbi et Orbi. Ce pouvoir-là est perdu.
Pour le reconquérir, il y faut plus que de l'énergie. Cela suppose une autre vision du monde. Au cœur de la démission de Benoit XVI, il y a la conscience très humble et très respectable – elle fait l'unanimité – de ne plus avoir la capacité physique de mener pareille entreprise. Il y a aussi la conscience de ne plus savoir comment s'y prendre, et de devoir passer la main à la génération suivante. C'est tout aussi respectable. Et c'est une fenêtre ouverte sur un nouveau monde, dans lequel on témoignera de l'amour de Dieu… autrement qu'en pourpre cardinalice et en latin !
Etienne Desfontaines
Trois hommes
Le temps et la raison
Jeudi 10 janvier, 10h - Je suis là pour l'interviewer, mais c'est Patrick Peugeot qui m'observe. L'ancien patron de La Mondiale (76 ans) vient de descendre du
TGV. Quatre stations de métro plus loin, il atteint son ancien bureau (Mons-en-Baroeul). Et il parle. Une seule question a suffi : "qui êtes-vous, Mr Peugeot ?" Il énumère : l'école
polytechnique, l'ENA, la Cour des Comptes, la création des contrats de plan et le programme PEON (Production d'Energie d'Origine Nucléaire), l'avènement de la télévision en couleur, le premier
prélèvement automatique (EDF), les nationalisations de 1981, La Mondiale enfin, et puis le Conseil de développement de la Communauté Urbaine de Lille, et le Forum de l'Eurométropole… Les noms se
bousculent : De Gaulle, Pisani, Nora, Chaban, Marie-France Garaud, Mitterrand, Rocard, Delors, et puis Mauroy, Aubry… Je l'arrête. Je lui dis : "en somme, vous avez toujours un temps d'avance
!..." Il me regarde, interloqué. Il se demande si c'est un compliment ou une critique. Il n'ose pas penser à… une fuite en avant. Le court silence qui s'installe en dit long sur la
seconde moitié du XX° siècle.
Jeudi 10 janvier, 12h30 – François Mabille descend lui aussi du train. Un V'Lille plus loin, je le retrouve dans les profondeurs des Facultés Catholiques. Le visage rond, la quarantaine à peine avancée. Doyen honoraire, déjà, de la Faculté des sciences sociales et économiques de l'université catholique de Paris, il travaille sur les relations internationales contemporaines, et il vient de créer à Lille une chaire très attendue : "Enjeux de société et prospective". Lui n'est pas dans l'action, il se demande d'abord ce qu'il doit enseigner à ses étudiants. Un savoir ? Un "apprendre à apprendre" ? Ou une certaine sagesse qui hiérarchise le flot de savoir qui circule, immédiat et continu, à la surface de la planète ? Le regard qu'il porte sur le temps a une caractéristique extraordinaire : il tourne à 360°. Il est en quête de sens.
Mardi 15 janvier, 11h – Le quartier est réputé difficile. La petite boutique ne paye pas de mine dans la rue du Faubourg des Postes (Lille Sud). Quentin Carnaille est souriant. Mince, le regard dense, il n'a pas trente ans, une formation d'architecte, et depuis toujours une furieuse envie de créer. Il a jeté son dévolu sur des mécanismes de montre. Il les démonte, il les rassemble dans des structures fines et étranges, qu'on peut porter au poignet. Immobiles. "Plus personne ne regarde sa montre, lance-t-il, ce sont les téléphones et les ordinateurs qui donnent l'heure…". Et il avance son idée : "la maîtrise du temps est une invention mentale… A tout bien considérer, si l'infini existe, il n'y a pas de temps…Les montres mécaniques sont comme le Parthénon ou les Pyramides, témoins d'une culture et d'une beauté passées, d'une certaine forme d'éternité !"
Trois hommes, trois générations. On peut se demander qui a raison. Celui qui a un temps d'avance ? Celui qui cherche où va le temps ? Ou celui qui indique, montre en main, qu'il n'y a plus de temps ? On peut se demander aussi si la" raison" est le bon critère pour observer, selon le propos de notre hôte, "le monde comme il va"….
Etienne Desfontaines
Le Noël de Lucas
La sirène retentit dans la radio. Le message tombe sur les panneaux d'autoroute. "Alerte enlèvement ! Un nourrisson de deux jours a été enlevé à la maternité régionale de Nancy…" La description de l'enfant est précise : c'est un garçon, il s'appelle Lucas, il porte un pyjama bleu. Celle de la ravisseuse, aussi. Elle est de type européen, elle a moins de vingt ans, les cheveux tirés en arrière, elle serait vêtue d'un blouson, d'une chemise et d'un pantalon sombre. Elle aurait transporté le nourrisson dans un sac de couleur tenu en bandoulière…
Dans l'habitacle, on frémit. L'image de l'enfant surgit. Ballotté, dans le noir. Il n'a plus de repères : le toucher, les odeurs, les bruits, il ne reconnait plus rien. Il a perdu le son de la voix de sa maman. Il se met à pleurer. Les secousses se font plus nerveuses, la jeune fille est contrariée. Elle ne peut pas s'en occuper tout de suite. L'image de la maman, aussi, survient. On la réveille, on la somme de répondre à des questions, on lui dit la vérité. Elle pense que c'est un mauvais rêve, qu'elle va se réveiller. Elle espère que son bébé n'est pas encore sorti de la maternité, qu'on va le retrouver au bout du couloir. Son mari arrive. Elle s'effondre.
Personne ne raconte jamais tout ça. Pourtant, il se passe quelque chose d'extraordinaire. C'est un des effets les plus intéressants, il faut le noter, de l'immédiateté des medias, radios, télévisions, ordinateurs, tablettes et mobiles réunis, alors qu'il est de bon ton de la pourfendre régulièrement. Du fait de la décision d'un procureur, des millions de personnes entrent à un instant "t" en communion avec ce jeune ménage et son petit Lucas ! Deux ou trois témoignages décisifs suffiront, mais tout le monde, et quand on dit tout le monde, on pense à toute la communauté française, belge et luxembourgeoise, proche ou éloignée de Nancy, tout le monde conservera un souvenir pénible de ces heures tendues où l'alerte a été répétée. Tout le monde poussera un soupir de soulagement, lorsque la ravisseuse aura été repérée, le petit Lucas retrouvé et rendu à ses parents.
Le scénario s'est reproduit douze fois depuis la création du dispositif, en 2005. Dans tous les cas, les enfants ont été retrouvés vivants. Des témoignages sont tombés, qui ont permis aux enquêteurs d'agir vite. On se prend alors à rêver. Après tout, nous sommes à la veille de Noël. Nous sommes des millions, capables d'intervenir en urgence, pour tirer une famille de la détresse. Pourquoi ne faisons-nous pas la même chose, gouvernement, citoyens, opérateurs radios, téléphones et internet, dans d'autres situations ? Pourquoi laissons-nous mourir par exemple des personnes seules, les cas se multiplient, à deux rues de chez nous ou derrière la porte du palier ? Pourquoi ne lançons-nous pas des "alertes solitude", avec la même vigueur que les "alertes enlèvement" ? Le petit Lucas est sauvé. Tout le monde n'aura pas cette chance-là, dans la nuit de Noël.
Etienne Desfontaines
Paris en novembre
Rive gauche - Le Musée Maillol accueille le plus célèbre des vedutisti (peintres de paysage urbain) du 18ème siècle, le vénitien Giovanni Antonio Canal (1697 – 1768), dit Canaletto. C'est un homme qui observe "Venise comme elle va", pour paraphraser notre hôte. Sauf qu'au lieu des mots, ce sont des "vedute" (des panaromas) qu'il donne à méditer. Sa peinture est d'une telle limpidité et d'une telle précision, qu'on entre de plain-pied dans la Venise encore florissante du 18ème siècle. Le Grand Canal (photo), la place San Marco, tout ici respire la grandeur et la prospérité. Doublées d'une étrange mélancolie. Sans doute la lumière, toujours rasante. Et l'utilisation de la fameuse "chambre optique" : l'image est captée par une lentille, puis mise à plat et décalquée sur un verre dépoli. On s'enthousiasme, et en même temps, on perçoit le biais. Le peintre embellit la ville surgie des eaux, alors qu'elle a déjà beaucoup perdu de son importance politique.
Rive droite - Les parisiens font la queue devant le Grand-Palais. Ils n'ont qu'une hâte : aller à la rencontre de l'Amérique profonde, dans la lumière d'Edouard Hopper (1882 – 1967). D'une salle à l'autre, les motels, les stations-services, les enseignes publicitaires, les voies ferrées et les rues désertes, évoquent une société en pleine mutation. La grande dépression précède de peu le rush de la consommation. Pourtant, la solitude des silhouettes jetées dans le décor prend le visiteur à la gorge. La pièce maîtresse de l'exposition, "Nighthawks" (les Noctambules – 1942*), spécialement prêtée par l'Art Institute of Chicago, nous amène au fond d'un bar. Le néon déverse une lumière crue. Un couple, un homme seul, deux chapeaux, une robe rouge, le barman en tenue blanche : le silence est insoutenable. La lumière d'Edouard Hopper ne nous pousse pas seulement à l'introspection. Elle nous bascule dans le vide. Les américains de l'époque, nos futurs libérateurs, portent en eux le germe de leur fantastique déploiement de richesses, et celui de leur désillusion. Il suffit de les observer, pour atteindre les limites de "l'american way of life".
Place de la Concorde – Les Champs-Elysées, le Quai d'Orsay, l'Assemblée Nationale, l'esplanade des Invalides : tout Paris est aux couleurs de l'Italie. Du vert, du blanc, du rouge partout. Pour qui ? Pourquoi ? Renseignements pris, le président italien, Giorgio Napolitano, est en visite d'état. L'Elysée s'est fendu la veille d'un dîner. Les medias s'en moquent. Et François Hollande est déjà parti à Bruxelles. De toute façon, le tapage de l'UMP le dispute au dérapage du président qui affirme sans rire que "la loi s'applique pour tous, dans le respect, néanmoins, de la liberté de conscience !..." A Colombey-les-deux-églises, le Général de Gaulle s'est retourné dans sa tombe. Dans le TGV qui me ramène à Lille, je n'ai pas trop d'une heure pour digérer le sentiment, persistant, de vivre la fin d'une époque.
Etienne Desfontaines
(*) www.artic.edu/aic/collections/artwork/111628
L'homme Légo
Cette fois, nous y sommes. L'homme Lego est né. Et le fait est reconnu par une des plus hautes institutions de l'humanité : la Fondation Nobel, et son comité réuni au "Karolinska Institutet" pour attribuer le prix physiologie et de médecine 2012. Le lauréat, le Pr Shina Yamanaka (Kyoto), 50 ans, surgit sur les écrans. Il a le visage enfantin et le sourire engageant. Il raconte les choses, plutôt qu'il ne les explique. Avec lui, ce qui va littéralement bouleverser la médecine et la conception de la famille, devient très simple.
Il suffit de prendre des cellules de peau, de leur injecter quatre gènes, à l'aide de virus qui les intègrent dans l'ADN cellulaire. Les nouveaux gènes déclenchent le "rajeunissement" des cellules : elles deviennent des cellules souches pluripotentes induites (iPS*), qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à des cellules embryonnaires. On peut les différencier, elles deviennent des neurones, des cellules sanguines, des myocytes ou des hépatocytes… Voilà tout. "C'est très facile, lance le japonais du fond de son Centre de Recherche et d'application pour les cellules iPS (CiRA*), si vous savez cuisiner, vous pouvez préparer des cellules iPS !" Et il ajoute, pour les Nuls en génie génétique : "nous avons mis au point des kits pour cela !"
En clair, soit on garde l'image culinaire, et à partir d'une dizaine d'ingrédients, on vous monte un homme comme des blancs en neige. Soit on file la métaphore, on met tout ça entre les mains d'un enfant, et quelques bonnes dizaines de Lego suffiront à construire une petite famille un lendemain de Noël ! L'homme nouveau est arrivé. On ne lui greffera plus un cœur, un foie ou un poumon. On les reconstruira, cellule par cellule. Et pour peu qu'à partir d'une poignée de cellules de peau, on produise des gamètes et des ovocytes, qu'on les fasse se rencontrer dans un bouillon de culture, bonjour monsieur, bonjour madame, le tour sera joué ! Les bébés des temps modernes trouveront leurs origines, et leurs amours fondateurs, au fond d'une éprouvette ! Les généalogistes fréquenteront les "CiRA" pour mettre leurs dossiers à jour !
Plus sérieusement, on imagine bien ce qui va se produire. Cette perspective peut être fantastique, ou tragique. Les progrès thérapeutiques qu'elle annonce vont sauver des millions de vies humaines. Les dérapages qu'elle va sans doute susciter seront plus redoutables qu'un lâcher de bombes atomiques sur tout ou partie de la planète. A côté de ce qui se prépare, nos débats éthiques à peine tendus du moment sont du domaine des lilliputiens. Les religions vont y perdre leur latin. Nous allons devoir nous atteler à une nouvelle définition de l'humanité.
Le Nobel de médecine est un prix d'ordre scientifique et technique. Il sera intéressant de savoir à qui seront attribués les prix de littérature et de la paix. S'ils montrent le chemin d'un nouvel humanisme, nous avons une chance de ne pas nous voir réduits à… un jeu de Lego !
Etienne Desfontaines
(*) iPS : "Induced Pluripotent Stem cells"
(**) http://www.cira.kyoto-u.ac.jp/e/
Les enfants et la guerre
"Monsieur, vous avez fait la guerre ? " La question tombe, et je ne l'ai pas vue venir. Je parle à des CM1-CM2, dans le cadre du 800ème anniversaire de la bataille de Bouvines (1214), et comme d'habitude, je m'enthousiasme, je donne des images. La cavalerie de Philippe-Auguste ? Des centaines de chevaux de trait qui labourent le champ de bataille à toute allure, et qui terrorisent les hommes à pied. Les tenues de combat ? Des cottes de mailles, des surcottes aux couleurs chatoyantes, des heaumes, des épées et des boucliers aux armes des héros qui s'élancent dans la mêlée. La petite est au fond de la classe. Elle y a cru. Pour elle, j'y étais. Ou d'une façon ou d'une autre, j'ai vécu la guerre.
"Monsieur, vous avez fait la guerre ? " Les deux secondes qui passent sont une éternité. Je jette un coup d'œil à l'instituteur. Il est ébahi. Il ne m'est d'aucun secours. En même temps, je revois mes parents. Tous les deux, nés à Lille, en 1912. A deux ans, la grande guerre leur est tombée dessus. Ils en ont subi toute la rigueur. A 28 ans, ils sont entrés dans la seconde guerre mondiale. Ma mère a vécu l'évacuation. Mon père a été fait prisonnier dans les Ardennes, emmené au Stalag IV D, sur les bords de l'Elbe. La guerre, ils ont su ce que c'était. Pas moi.
Alors je décide de faire le grand saut. Le court silence les a surpris. Ils ouvrent des yeux grands comme des soucoupes. Je fixe la petite au fond de la classe et je prends les autres à témoin : "écoute-moi bien, dis-je, et vous autres, écoutez moi, vous aussi". C'est une vieille habitude. Ce sont des mots qui ne servent à rien. Mais ils me donnent le temps de construire ma pensée. "Je fais partie de ces jeunes qui ont eu une chance extraordinaire, je suis né trois ans après la guerre 40, il faut que vous le sachiez, vous aussi, vous avez cette chance-là : ça fait plus de soixante ans qu'il n'y a pas eu de guerre, ici à Lille, sur notre territoire ! Il y a eu bien d'autres guerres dans le monde, en Indochine, en Algérie, au Vietnam, en Afrique, en Afghanistan… Mais pas ici. J'étais trop jeune pour l'Algérie, je n'ai jamais été emmené à la guerre, vous vous rendez compte ?"
Ils sont interloqués. Dans la foulée, je joue mon va-tout. Je laisse tomber une question qui, je l'espère, va resurgir le soir à table. L'instituteur ne sait pas où je vais. Il est inquiet, ça se voit. "Je te pose la question, dis-je en reprenant la petite entre quatre yeux, demande-toi : qu'est-ce qui fait qu'il n'y a pas eu de guerre ici pendant plus de soixante ans ? " Je n'ai évidemment pas de réponse. Mais j'ai gagné : le silence est lourd de sens. Alors, je me tourne vers les autres, et j'enfonce le clou : "et vous autres, demandez-vous, qu'est-ce qui fait qu'il n'y aura pas de guerre ici dans cinq ans, ou dans dix ans ?" Même silence. Même vertige dans les têtes. Y compris dans celle de l'instituteur. Qui rompt la magie, en appelant une autre question sur Bouvines. C'est une évidence : il est beaucoup plus facile de parler de la guerre, que de la paix.
Etienne Desfontaines
Le petit avale le gros
Le Qatar est un minuscule confetti de 11 437km² pour 1, 5 million d’habitants, abandonné aux sables du désert dans sa majeure partie et aux températures estivales extrêmes. La France, forte de ses 550.000 km² pour 65 millions d’habitants, revendique le cinquième rang des puissances sur l’échiquier international.
Et pourtant. Les Qataris investissent sans relâche dans le monde entier avec une attirance particulière pour la France. Grâce au pétrole et au gaz dont ils tirent des revenus illimités, bien sûr, mais aussi aux lois généreusement accordées par nos politiques. Les résidents qataris en France ne paient pas l’ISF et les investissements immobiliers ne sont pas imposables sur les plus-values.
De quoi donner des idées ! Le sport a bien sûr été l’objet de la convoitise des compatriotes de l’Emir et notamment de ses proches. Le Paris SG en tête tout comme l’hippisme avec le prix de l’Arc de triomphe, sponsorisé pour cinq ans et donc rebaptisé pour la circonstance. Le Tour de France cycliste, dont il se murmure qu’il pourrait partir du Qatar en 2016, fait également partie des objectifs ciblés.
La boulimie acheteuse ne s’arrête pas là. Il y a les médias avec Al-Jazeera qui va devenir un acteur incontournable des retransmissions télévisées. L’économie avec des participations plus ou moins conséquentes dans Lagardère, Dexia, Vinci, Veolia environnement ou même le Tanneur, le maroquinier de luxe qui y a laissé sa majorité. L’hôtellerie de prestige (Majestic, Royal Montceau à Paris, le Carlton à Cannes…), des casinos, des châteaux, des hôtels particuliers sont également tombés dans l’escarcelle avec la bénédiction de la classe politique qui, de gauche comme de droite, fréquente assidument les palaces du Qatar. Seul Areva, le fleuron de notre nucléaire, a échappé pour l’heure aux tentatives d’intrusion. Mais EADS fera un joli lot de consolation.
Tout cela est conforme au libéralisme et à la mondialisation. Mais dans le même moment, l’Etat français vend ses bijoux de famille pour payer ses dettes. Le siège de la Gendarmerie nationale, dans le XVIème est à vendre, tout comme deux prisons à Lyon, des châteaux appartenant à l’armée, une ancienne caserne militaire… Au total, 1872 biens devraient être cédés dans les trois ans. Cherchez l’erreur.
A.S
Vie privée, vie publique
Que Mireille Dumas ne nous en veuille pas ! Le titre de son émission télévisée colle parfaitement à l'actualité du moment ! Tous les ténors politiques étalent, bon gré mal gré, leur vie privée.
Dominique Strauss-Kahn ? Pas besoin d'explication. Ses frasques sexuelles l'ont laissé dans les starting-blocks de la course à la présidentielle. Il a discrédité pour un bon moment les fonctions politiques qu'il occupait, les medias lui ont emboîté le pas dans les bas-fonds de l'humanité, et le monde doit entreprendre de reconstruire une certaine image de la femme qu'il a méchamment chiffonnée. Le gâchis est total.
François Hollande ? Imaginons que le député de Corrèze arrive en tête de la primaire socialiste. On se demande bien quelle sera l'attitude de Ségolène Royal. Dans le genre soutien alambiqué, à la façon du "je t'aime, moi non plus" de Serge Gainsbourg, on ne pourra pas faire mieux ! Nous allons assister dans ce cas-là à un "pas de deux" qui restera dans les annales ! La première dame de France, celle qui aurait alors de grandes chances de poser le pied sur le perron de l'Elysée, ne serait sans doute pas celle qui l'aurait le plus voulu ! Gare au retour de manivelle. Les haines contenues sont les plus tenaces.
Martine Aubry ? Elle est la fille de Jacques Delors. C'est un grand bonheur. On en connait beaucoup qui rêveraient d'être à sa place, et de recevoir la bénédiction d'un Père de l'Europe aussi attentionné. Il faudra pourtant bien qu'elle se fasse un "prénom". Et il ne faut pas se méprendre : avoir l'Europe en bandoulière sur les tréteaux de la présidentielle, ce n'est pas forcément un atout. Les gens de la "vraie vie", les gens de petite condition qu'elle veut rassembler, regardent Bruxelles d'un œil torve. Il arrive toujours un moment, où il faut tuer le père.
Nicolas Sarkozy ? Le voilà bientôt papa. Il n'en est pas à sa première expérience, loin de là, mais ceci n'empêche pas cela : c'est une nouvelle responsabilité qui lui incombe, et tous les hommes le disent, il n'y a pas plus grande mission que de guider un enfant dans la vie ! Si l'adage de Victor Hugo se vérifie, le "cercle de famille" va s'agrandir à l'Elysée. La France électorale va se pencher sur le berceau. Mais ce n'est pas l'enfant du Château qui va engranger le capital de sympathie. C'est son père. Ça lui sera bien utile.
Allez, c'est dit. Dominique, François, Martine et Nicolas sont des personnages politiques. Mais ce sont aussi des hommes, des femmes, des personnes privées. C'est d'ailleurs ce qui fonde leur humanité. Ils ont beau évoluer sous les ors de la République, ils se retrouvent comme nous tous, nus, et abandonnés aux autres, dans les moments les plus forts de leur vie : leur naissance, leur nuit de noces et leur mort. Ne pas en tenir compte, ce serait une erreur. On touche là à l'intimité profonde d'un roi, ou d'un président de la république, avec son peuple.
Etienne Desfontaines
Mon petit doigt m'a dit…
"Radio-moquette" dans les grandes entreprises, "ragot" de quartier dans les
communes, "médisances" et "coups d'épingle" qui deviennent vérité dans une famille, un collège ou une association, "peaux de banane" dans une carrière professionnelle ou politique, "racontars"
qui détruisent un couple, il y aurait un livre à écrire : la rumeur a une histoire. Elle est parfois pittoresque, souvent dramatique, toujours édifiante ! Succès d'édition garanti. On y
découvrirait, entre autres caractéristiques malfaisantes, que le "bruit qui court" va toujours plus vite que les standards d'information du moment. Plus vite que le cheval, plus vite que le train
et l'avion, plus vite aujourd'hui que les "bits" et les "octets" de notre monde numérique. C'est un mystère.
On y découvrirait aussi que le règne du "mon petit doigt m'a dit…" ne survient que dans certaines conditions. Dont une, essentielle. Les médecins savent ça. Lorsqu'un organisme réagit, immédiatement et de façon disproportionnée, à une
information donnée par la dernière phalangette de son auriculaire, c'est qu'il s'en tient à "l'arc réflexe" ! La tête ne commande plus. Il
n'y a plus de pilote dans l'avion. C'est exactement ce qui se passe dans le cas d'une rumeur.
Quelle que soit son ampleur, elle ne peut se développer que sur un terrain fragile. Déstructuré, ou décérébré. C'est vrai dans une famille dont
les fondements s'estompent, c'est vrai dans un quartier dont les animateurs s'essoufflent, c'est vrai dans une entreprise dont le chef ne tient pas vraiment les rênes, c'est vrai dans le monde
économique et politique qui s'ouvre aujourd'hui sous nos yeux ébahis. Il manque une gouvernance au XXI° siècle, il manque une tête à la planète, qui crée du lien, qui focalise toutes
les nations et les structures économiques sur la construction du bien-vivre ensemble, au lieu de se laisser mener par les intérêts des uns
et des autres. Il lui faut un QG qui commande réellement les réactions aux vraies comme aux fausses informations.
Beaucoup le disent aujourd'hui : le politique doit reprendre la main. En France, en Europe, à l'international. Dans ce contexte, confier le
cordons de la bourse et donner les clefs de la maison Europe à Herman Van Rompuy, un habile négociateur belge qui gère les choses avec doigté plus qu'il ne les commande avec vigueur, c'est
obtenir la paix dans le secteur pour un temps. Mais ce n'est pas engager les réformes nécessaires, et ce n'est surtout pas donner une pièce maîtresse à ce qui pourrait être une nouvelle
gouvernance mondiale. Le bouche-à-oreille a encore de beaux jours devant lui !
Etienne Desfontaines
Hervé Ghesquières :
Un homme libre, un journaliste libre
L'homme est passionnant, l'aventure est passionnante. Ce qu'on apprend avec Hervé Ghesquières, l'un des deux otages rentrés d'Afghanistan, ce n'est pas tant l'histoire de leur enlèvement, que ce qui se passe en Afghanistan. On prend aussi une belle leçon de journalisme, et on apprend surtout ce que c'est "qu'être un homme libre". Envers et contre tout, 547 jours durant.
Le chaînon manquant
Ce qui se passe en Afghanistan, soyons honnêtes, qui s'y intéresse vraiment ? Et pourtant, nos soldats meurent là-bas. "25 morts en un an et demi, clame Hervé Ghesquières, presqu'autant qu'en huit ans de présence française à Kaboul !" Aujourd'hui, le journaliste a un auditoire. Alors il parle, et il explique. Il raconte la route de Kaboul à Peshawar (Pakistan). Le flux de camions qui passent sur ce qu'on appelle "l'axe Vermont". "Les camions, dit-il, ce sont des commerces qui tournent, des civils qui réapparaissent, une vie normale qui s'installe, des talibans qui n'ont plus de raison d'être". On comprend l'enjeu, et le rôle des français qui surveillent le secteur. Mais il y a un "chaînon manquant". Un bout de route sans bitume, à quelques dizaines de kms de Kaboul. C'est là que les deux journalistes sont allés, parce que c'est là que sévissent les talibans, c'est là aussi que des civils peuvent trouver un job sur l'un des rares chantiers ouverts, sous la protection de l'armée française. C'est là qu'ils avaient une chance de croiser tous les protagonistes de la guerre en Afghanistan. C'est sur cette route qu'ils ont été piégés, et kidnappés.
Un journaliste de terrain
Le rôle du journaliste ? Hervé Ghesquières tape du poing sur la table. A peine rentré de l'enfer, il le dit haut et fort : "je veux continuer à être journaliste de terrain, je veux continuer à travailler sur des sujets qui m'interpellent, pour les décoder et les expliquer…" Et il tonne : "nous sommes envahis d'informations brutes, de propagandes, de communication, moi je suis journaliste, je veux comprendre, je veux voir tous les angles, toutes les entrées du problème. Subjectif, on l'est, c'est humain, mais on doit au moins être honnête, essayer d'aller voir tout le monde." Tout le monde, en Afghanistan, c'est l'armée française, mais aussi l'armée et la police afghanes, les talibans, et surtout les habitants, ceux qui se débrouillent pour survivre entre les tirs. Les deux journalistes avaient commencé à enregistrer des témoignages. C'est pour cela qu'ils y étaient allés. C'est pour cela qu'ils ont été piégés, et kidnappés.
Debout et responsable
Reste l'homme. L'homme qui est assis devant nous, amaigri, mais le regard vif, volontaire et tenace. Quand Hervé Ghesquières évoque son accompagnateur, Reza, il parle "de générosité, de diplomatie, de connaissance des codes afghans". Il dit "sa peur et son courage" face aux geôliers. Quand il parle des talibans, qui les emmènent dans la montagne, il s'exclame : "ce sont des marcheurs extraordinaires !" Quand il parle de lui-même, enfermé huit mois, seul dans une pièce, il dit : "son espoir, son désespoir, sa rage, sa colère, son ennui, et surtout toutes ses cogitations". Il ne peut pas s'en empêcher. Il va au plus profond de lui-même, il va au plus profond des hommes auxquels il a affaire. Même dans les pires moments. C'est l'honneur des journalistes, c'est le fait d'être un homme, tout simplement. Piégé, et kidnappé peut-être. Mais debout, et responsable. C'est l'honneur d'Hervé Ghesquières.
Etienne Desfontaines
RUMEURS
Nous ne cessons de le répéter, Internet est un outil fabuleux à condition de le maîtriser avec beaucoup de discernement. Une simple rumeur, lancée de manière irresponsable, peut faire le tour de la planète en quelques heures. Elle devient, dès lors, une information crédible puisque tout le monde la reprend. Les conséquences peuvent être incalculables.
C’est le cas de cette mystérieuse épidémie provoquée par une bactérie atypique baptisée E.Coli enterohémorragique. Partie de Hambourg, premier foyer repéré de l’infection, elle a touché le nord de l’Allemagne avant de franchir les frontières du vieux continent. Trois cas ont été signalés dans notre région. Elle génère des diarrhées sanglantes avec parfois des complications rénales gravissimes et mortelles.
Or, avant même que l’origine de l’agent pathogène ait été identifiée, le procès de l’agriculture espagnole, de l’Andalousie plus particulièrement, a été instruit sans la moindre preuve ni le moindre indice. Les ventes de concombres, de salades, de tomates se sont effondrées en un temps record, précipitant des entreprises saines au bord de la faillite. Les démentis officiels n’ont rien changé. La majeure partie de la production est partie à la poubelle, faute d’acheteurs.
Autre exemple de dérapage incontrôlé, l’accusation gratuite lancée par Luc Ferry à l’égard d’un ancien ministre pris, paraît-il, en flagrant délit de pédophilie au Maroc, une affaire étouffée par la suite. Pressé de donner des informations plus précises sur ce dossier sulfureux, le philosophe a avoué qu’il ne possédait aucune preuve et qu’il était hors de question de donner un nom. Il avait simplement ouï dire que…
On reste confondu devant un comportement aussi inconséquent. Là encore les rumeurs vont bon train et les noms circulent sur le Net. A tel point que Jack Lang s’est cru obligé de démentir la chose. Drôle d’époque.
A.S
La fin d'une époque
Le LOSC a accompli une saison extraordinaire : doublé Coupe et Championnat, titre du meilleur joueur décerné à Eden Hazard et du meilleur entraîneur à Rudi Garcia. Ce dernier a donné une âme à une équipe longtemps moquée pour la pauvreté de son palmarès depuis l’ère dite moderne.
Dans le même temps, le Racing Club de Lens connaît l’enfer de la descente en Ligue 2 avec tout ce que cela comporte de déboires financiers pour les dirigeants et de traumatismes pour les supporters.
Ces destins opposés traduisent une réalité qui déborde largement le périmètre d’un bout de pelouse. Ils sont l’expression d’un fossé énorme qui se creuse entre une Métropole en plein foisonnement économique, politique et structurel et un ancien bassin minier dépouillé de ses richesses naturelles et plongé dans un désarroi social inéluctable.
Lille veut à tout prix exister entre Paris et Bruxelles. La ville de Martine Aubry investit dans tous les domaines. L’immobilier, notamment, est en plein boum et le visage des différents quartiers sera bouleversé dans les dix ans qui viennent. Un projet de réouverture des canaux, bouchés il y a plus d’un siècle, est même programmé afin de renforcer l’impact touristique. L’enveloppe budgétaire consacrée à ce lifting complet se compte en centaines de millions d’euros.
A l’inverse, Lens tente de survivre. Les commerces ferment les uns après les autres, les pensions des mineurs s’éteignent, la pauvreté s’installe et l’insécurité commence à poser de sérieux problèmes. Le football restait le dernier joyau d’un patrimoine en ruine. Il est à son tour frappé par la crise et les conséquences psychologiques vont être aussi lourdes que la facture financière.
Le sacre lillois et la chute lensoise illustrent un autre phénomène, l’évolution du football professionnel. Le Losc de Michel Seydoux est géré comme une entreprise. Il s’articule autour d’un projet fort qui intègre toutes les données économiques de l’ère moderne, y compris dans la gestion des produits dérivés. Le président n’est pas un spécialiste du football. On le voit sortir rarement de sa réserve. Il ne vibre pas. Il compte.
Le R.C Lens est un club resté familial dans son fonctionnement. Gervais Martel sue la passion par tous les pores. Il est capable de prendre tous les risques financiers, y compris personnellement, pour sauver le maillot sang et or qui a bercé ses rêves de jeunesse. Son charisme a longtemps sublimé les troupes, sa foi a soulevé des montagnes.
Aujourd’hui, ça ne suffit plus. Le football n’est plus un terrain de jeu mais le théâtre d’un enjeu financier sans concession. L’improvisation n’a plus sa place, l’amour du maillot devient secondaire. La fin d’une époque.
A.S
Video Game
Lundi 2 mai, 6h30. Je me lève. La traversée du séjour, le café. Tout est normal. La radio sonne le réveil
: "les américains ont tué Oussama Ben Laden !" La tasse me tombe des mains. Le scénario défile aussitôt en boucle sur les ondes : la traque, le repérage précis, l'intervention, la
fusillade, la mort du chef, et la sanction, en direct de la Maison-Blanche : "Justice est faite."
Jeudi 5 mai, 15h24. Au fil des écrans, à la recherche d'une video pour un dossier, je tombe sur un commentaire à propos d'un jeu en ligne.
Je me frotte les yeux, je relis. Impossible de ne pas penser au staff de la Maison-Blanche, l'œil rivé sur la retransmission en direct de l'intervention des Navy Seals à Abbottabad
:Par Anonyme le mercredi 4 mai 2011 23h47.
Note donnée au jeu : 14 / 20
Le jeu est amusant mais on se fait tuer de n'importe où, et l'interactivité n'est vraiment pas très intelligente, les graphismes, c'est pas la gloire mais ça va encore, bref pas terrible 14/20,
on
aurait pu faire (beaucoup) mieux.
Nous vivons un monde étrange. L'immédiateté est telle, que nous n'avons même plus le moyen de faire la différence entre le réel et le virtuel. Nous ne croyons plus ce que nous voyons, et à
l'inverse nous donnons corps à ce que nous imaginons. Au cœur de cette confusion, c'est l'existence même de l'homme qui est profondément remise en cause. Entre le joystick et le pantin qui
explose au beau milieu de l'écran dans un flash lumineux, l'humanité, sa beauté et sa profondeur, ses horreurs et sa tragédie, en est réduite à un paquet de pixels !
Dans trois mois, je prends le pari, nous verrons à la une l'affiche du Pathé, Place Clichy : "Abbottabad". Les foules s'y presseront. Pendant qu'on récupèrera, sur le tarmac du Bourget, le corps
du dernier soldat français tué en Afghanistan. Avec une photo-légende, en bas de page intérieure, pour toute épitaphe.
Etienne Desfontaines
La fusion
de l'inconscient
et de l'irréel
"Oh, my God ! So shocking, Sir
"Why don't you fall in love with William & Kate's story ?
Votre billet m'a incité à mener une petite enquête dans mon entourage. Le résultat du sondage n'est pas forcément significatif, mais il est saisissant. Une large majorité, plus de 70% de mes
interlocuteurs, m'ont avoué s'être arrêtés au moins quelques minutes, sinon plus, devant les images du mariage de William & Kate. Tous curieux ou intéressés, plus de la moitié fascinés.
Toutes catégories sociales ou sociétales confondues : gauche/droite, aisée/populaire, manuelle/intellectuelle, rurale/urbaine, chrétienne/musulmane, etc…
En approfondissant un peu le sujet, on apprend rapidement que ce n'est pas la monarchie, ses us et coutumes, ses ors et ses bizarreries
poussiéreuses, qui fascinent. Nous ne sommes pas en Angleterre, ni en Belgique. C'est autre chose. Il faut laisser passer les clichés. Poser une ou deux de questions de traverse, et revenir sur
l'essentiel, comme le faisait si bien Jacques Chancel dans ses "Radioscopies", pour atteindre le cœur du réacteur, le fond de la pensée du téléspectateur ou du lecteur de Gala ! Les deux mots qui
reviennent constamment dans les commentaires sont la jeunesse, et l'amour. Très sérieusement. Dans la plupart des cas, ce ne sont pas des réponses superficielles. C'est une fusion de
l'inconscient et de l'irréel.
L'irréel, c'est le film que ce mariage déroule aux yeux ébahis du monde entier, avec toute la force de la puissance invitante qui ne lésine pas sur la dépense, et le déploiement de tous les
medias confondus : quotidiens, magazines, radios, télévisions, web et I-phones, twitters et facebook réunis. Le pauvre Victor Fleming et son "Autant en emporte le vent" doit en baver de jalousie
! Un scénario comme personne n'aurait jamais osé l'écrire, à faire pâlir Walt Disney et sa Cendrillon : un prince-bambi qui n'a plus sa mère, qui arrive seul dans l'église par la sacristie,
une roturière qui sort quasiment de la mine, qui range ses "gaillettes", pour enfiler la plus belle robe de dentelle blanche qu'on n'ait jamais portée dans le royaume. And so and… La
"success story" des beaux-parents, les amis pilotes du marié qui font frissonner le ciel au-dessus de la Tamise et le Quasimodo des anglais qui lance le carillon de Westminster pour saluer
le bonheur de son Esmeralda, la "waiting Kate", dont il garde secrètement le souvenir d'un baiser à faire fendre le cœur de toute une maison de retraite, entre le repas et la sieste !
Une image en amène une autre, c'est bien connu. Là ce sont des centaines de caméras, qui ont diffusé des centaines de milliers d'images, qui en ont amené des centaines de millions d'autres !
L'inconscient, c'est le mien, c'est le votre, c'est celui des millions de personnes qui ont reçu les images. "Le poids des mots" : je me donne à toi pour époux, "le choc des photos" : le baiser
au balcon. Le bon vieux slogan de Paris-Match est toujours en vigueur. Il n'y a pas plus rapide qu'un inconscient pour réagir à des images fortes, à un film comme celui-là. Le premier
psychanalyste venu débobine le processus : choc, contre-choc, analyse, réaction. Larmes, expression excessive. Ou confinement. Comme une chape de béton sur Tchernobyl. En l'occurrence, nous
sommes tous nés d'un amour. La plupart d'entre nous ont donné naissance par amour. William & Kate sont dans le même cas. Lui est entré à Westminster par la sacristie. Sans sa mère. Elle est
entrée au bras de son père. Que le premier qui ne s'est pas souvenu à ce moment-là de ses amours, de son aller et retour dans la nef, et de son abandon dans la personne aimée, nous jette la
première pierre !
Etienne Desfontaines
L'écume des jours
Des sujets qui fâchent, vous avez raison, il y en a beaucoup. Mais, jouons au Boris Vian et disons-le tout net, c'est
un peu "L'écume des jours" de notre début de siècle. La laïcité en est un. Il y a aussi la mondialisation,
l'écologie, la condition féminine, la jeunesse des banlieues, les scandales de la santé, la diversité culturelle,
les medias, la pauvreté et la précarité. Bien d'autres encore. Les grands problèmes de société ne manquent pas. Ils sont évoqués partout : dans les familles, dans les entreprises, dans les
associations, les institutions. Ils
arrivent évidemment aux oreilles des politiques.
Et là, de deux choses l'une. Soit ils s'en inquiètent, soit ils les utilisent. Dans le premier cas, ceux qui sont aux
affaires crient au loup, ils font tout pour que le sujet devienne effectivement un "sujet qui fâche". On nomme une commission, et voilà tout. Dans le deuxième cas, les prétendants au pouvoir
confisquent le sujet. Ils le manipulent, ils surfent sur l'opinion pour en tirer des bénéfices : quelques voix de plus, une alliance avec un autre parti, ou tout simplement une fenêtre de
visibilité. Les medias accompagnent.
Le "buzz" est lancé, la "mayonnaise" prend. Le sujet devient polémique. Et le débat de fond, la réflexion et les
échanges nécessaires sur des sujets souvent sensibles et difficiles, sont réduits à néant. Masqués par les coups de menton et les "petites phrases tirées de leur contexte".
Le cas de la laïcité et de l'identité nationale est typique. Le sujet a d'abord été volé par le Front National. La
majorité présidentielle a voulu le lui reprendre. L'opposition remue le fer dans la plaie. Les élus et les citoyens, qui doivent le prendre à bras le corps, pour assumer leur responsabilité
quotidienne, en sont dépossédés. Le "politique", dans le mauvais sens du terme, et l'opinion, sont ici plus redoutables qu'un tsunami sur les plages du civisme et de la conscience
collective.
Aujourd'hui, le droit au débat est devenu un combat.
Il y a une presse écrite, et des medias discrets : des radios, des télévisions et des sites internet, comme le votre,
qui le mènent. Ils font œuvre de pédagogie, à temps et à contretemps, par rapport à l'actualité et au calendrier politique. Il y a aussi des hommes et des femmes politiques, des leaders
syndicalistes et des présidents d'association, des chefs d'entreprise et des chefs religieux, des médecins et des juges, qui sont capables de prendre des positions fermes, de les argumenter et de
les assumer, tout en écoutant et en analysant les positions contraires. Ce sont les mêmes qui n'hésitent pas ensuite à joindre les actes à la parole. On dit de ces "personnages", plutôt rares
aujourd'hui, qu'ils sont "authentiques". Ce sont eux qu'il faut repérer.
Ce sont eux qui peuvent nous inciter et nous apprendre à débattre.
Ce sont eux qu'il faut écouter. Même s'il faut tendre l'oreille, sous "l'écume des jours".
Etienne Desfontaines
Mise au point
Le dernier billet intitulé « Chut, ce sont des sujets qui fâchent ! » a suscité des réactions de la part des internautes, tantôt favorables, tantôt négatives. Le contenu de ces réactions m’incite à préciser certains points afin de ne pas nourrir une mauvaise interprétation du sujet.
Il ne s’agit pas de plaider pour tel ou tel volet du dossier sur la laïcité et l’identité nationale mais simplement de défendre l’idée du débat et l’intérêt qu’il représente. Rien n’est plus dangereux, en effet, que de refuser la discussion sous prétexte qu’elle va réveiller de vieux démons. C’est faire injure à nos concitoyens et aux électeurs de ce pays que de douter de leur capacité à prendre suffisamment de recul pour se forger une opinion marquée au sceau du bon sens.
Ce n’est pas, en tout cas, l’idée que je me fais de la démocratie. Comme disait Voltaire, « Je n’aime pas vos idées mais je me battrai pour que vous puissiez les exprimer. » Cela s’appelle la tolérance.
A.S
OPINION
Panurge et la roche Tarpéienne
Il y a un Panurge sur la roche Tarpéienne.
Et, vous avez raison, ce ne sont pas des moutons qu'il jette par-dessus bord. Ce sont nos candidats à la candidature. De
droite, de gauche, du centre, ils se bousculent, ils se pressent. Ils veulent grimper au plus haut de la roche… d'où le peuple les précipite. Individualisme contre individualisme. La rupture est
complète, le choc est violent, les medias sont à la fête : ils n'ont qu'à se baisser, pour alimenter leurs colonnes de chair et de sang. L'élite se déchire pour prendre ou garder le pouvoir, le
peuple se disloque en une somme d'individus. L'individualisme est forcené chez Nicolas Sarkozy, feutré chez Strauss-Kahn. Il est déclaré dans les quartiers et les terroirs, la bannière de
l'abstention claquant aux vents mauvais du populisme et du Front National. Les affrontements se multiplient à la tête de l'Etat. Ils se durcissent, entre les communautés. Jeunes contre retraités,
banlieues contre propriétaires, français de souche contre français d'origine étrangère.
Pas de personnalité fédératrice en vue. Personne pour prendre le bâton du prophète, ouvrir la Mer Rouge de l'Europe et
de la scène internationale, inviter le peuple français à une traversée du "bien vivre ensemble". En fait de peuple, d'ailleurs, ce ne sont que des "vrais" français, une interminable liste
d'individualités, qui ne cessent d'interpeller leurs maires, leurs conseillers territoriaux, leurs députés et leurs sénateurs à la télévision, sur le web, ou par presse interposée : "Qu'est-ce
que vous faites pour moi ? " Ils exigent : de la vérité, de la transparence, de l'éthique et de l'efficacité. Ils attendent : des résultats, un emploi, une augmentation, des autoroutes, des
trains qui arrivent à l'heure et des services. Ils consomment le pouvoir comme une cannette de bière : ils la jettent à peine vidée !
Il y a une solution.
Elle n'aboutira sûrement pas avant la présidentielle. Cette élection-là aussi passera, sans rien changer. Il ne faudra
pas la prendre au premier degré. Il faudra aller chercher ailleurs les ressorts d'une nouvelle dynamique et d'une nouvelle société. C'est un travail de fond, qu'il faut engager. C'est une
éducation, qu'il fau refaire. Il s'agit d'inverser les rôles. Au lieu d'exiger, d'attendre tout de l'Etat, chaque français, chacun d'entre nous, doit se demander ce qu'il peut apporter à la
collectivité, ce qu'il peut entreprendre pour améliorer le "vivre ensemble". C'est plus qu'une inversion du moteur, c'est une vraie révolution ! Une école du devoir, de l'engagement, de
l'ouverture aux autres, de la responsabilité : voilà ce qui attend la France de demain ! C'est son seul salut.
Pas la peine d'attendre un signal de la part de l'élite. Elle ne le donnera pas. Surtout en période électorale. Comme
toujours, la révolution viendra des entrailles du peuple. Les premiers signes de ce "dégage !" à la française sont perceptibles. Des particuliers, des gens de l'ombre, entrent en "résistance",
c'est le mot juste. Ils se lèvent, ils le disent, qui à la tête d'un conseil de quartier, qui au secrétariat d'une association, qui dans une commission de conseil général, qui encore, au cœur
d'une communauté de communes, partout où une parcelle de responsabilité peut être investie : "ça ne peut plus durer!"
Ils vont y arriver, ils vont faire tomber les frontières de verre, fédérer des populations. Créer du sens et du
lien.
Ce sont ces gens-là, qui vont changer la France, lui montrer le chemin, lui donner le destin qu'elle mérite, dans le
concert des nations. Le "buzzzz" qu'ils vont créer montera aux oreilles des élites. Celles qui ne l'entendront pas, périront sur place. Les autres prendront le train en marche. Le jour où nous
descendrons du capitole et de la roche Tarpéienne, nous aurons les élites que nous méritons. Le jour où nous prendrons les choses en main, ce garnement de Panurge n'aura plus rien à se mettre…
sous la main.
Etienne Desfontaines
Nus et sans défense
D'un côté, le Japon. Il n'y a pas de mots. Le silence, seul, peut tenter de remettre un peu de dignité dans les gravats de Sendaï. Le silence recueilli, après le grondement de la terre et le mugissement de la vague. Le silence incrédule, devant les réacteurs en fusion de Fukushima. Nous sommes sonnés, hébétés. En 2010, nous avions compté les morts par centaines de milliers : c'était à Haïti, un pays sans défense. En 2011, nous n'osons pas les dénombrer. C'est au Japon, la troisième puissance mondiale. Puissance ? Vous avez dit, puissance ? Le pays le plus sophistiqué du monde, le plus novateur et le plus courageux aussi, en est réduit à ramasser ses morts à la main, et à déverser des tonnes d'eau avec l'énergie du désespoir, comme le premier pompier venu, sur des réacteurs en fusion. Nous voilà nus et sans défense, sans prise sur la planète, comme à l'origine du monde.
De l'autre, les révolutions arabes. La Tunisie, l'Egypte, la Lybie, le Bahrein. Là aussi, les toits de béton volent en éclats, les enceintes de confinement sont endommagées, les barreaux entrent en fusion. Autrement dit : les dictateurs s'en vont, les pouvoirs ancestraux lâchent du lest comme en Algérie ou au Maroc, les tyrans crachent du feu comme en Lybie, les potentats étranglent la rébellion comme au Bahrein, avec le concours de l'Arabie Saoudite. La température monte, les réacteurs chauffent. On ramasse les morts dans le désert. Les expatriés rentrent chez eux, les familles se jettent sur les routes, les migrants embarquent dans des rafiots. Là aussi, nous sommes sonnés, hébétés. Et nous en sommes réduits à déverser dans les institutions des tonnes de discussions et de palabres diplomatiques. Sans suite. La déflagration est à deux doigts d'atteindre le pétrole et les stocks de haine entassés, pendant des années et des années, au Moyen-Orient. L'Europe, le G8, le G20, et l'ONU ont beau être compétents, organisés, responsables et représentatifs du monde entier : ils sont nus et sans défense, sans prise sur l'évènement, comme à l'origine du monde.
Que dire, que faire ? Les hommes des cavernes n'avaient que des incantations, contre la foudre et la convoitise des tribus voisines. Les peuples du Moyen-Âge priaient beaucoup, pour éviter les épidémies et les invasions. Ils rentraient souvent penauds de leurs grandes croisades. Des civilisations sont mortes : romaine, égyptienne, inca, pour n'en citer que quelques unes. Englouties par la nature ou le pouvoir d'autodestruction des hommes. La nôtre est à deux doigts d'y passer. Le nucléaire y pourvoira, commence-t-on à dire, qu'il soit civil ou militaire. Nous nous en remettons, au XXI° siècle, à la science et au politique. Les experts et les autorités défilent sur les écrans. Sans résultat. Nous ne sommes pas plus avancés que nos ancêtres : nous voilà nus et sans défense, sans prise sur nous-mêmes, comme à l'origine du monde !
Cela dit, les peurs ancestrales nous ont aussi incités à trouver des solutions. On appelle ça : "sortir du cadre", dans le langage moderne des conseils en entreprise. L'exploration du monde, les progrès scientifiques, les avancées philosophiques, économiques et sociales, nous ont effectivement sortis de bien des tracas. On peut se prendre à rêver : le jour est proche où nous allons tous nous échapper de la planète terre ! Nous sommes déjà passés par la lune, certains s'entrainent pour aller sur Mars, d'autres sont sur le point de repérer une autre planète où il y aurait de la vie, et la liste d'attente des premiers touristes de l'espace est longue comme un jour sans pain !
Chimère ? Espoir réel ? L'eau et le feu, éléments dévastateurs sur terre, seront-ils un jour maîtrisés, l'homme apprendra-t-il un jour à être sage, à l'autre bout de l'univers ? La question est posée. Ce n'est peut-être qu'une fuite en avant, une nouvelle ombre dans la caverne de Platon. Il n'empêche. Si je pouvais me le payer, je me mettrais bien dans la liste de la NASA. Pour avoir un bout de pain à la fin du jour, et voir " le monde comme il va"… derrière un hublot.
Etienne Desfontaines
L'œuf et la poule
Le billet de la semaine de Jacques Attali (http://blogs.lexpress.fr/attali) traite du même sujet. Il évoque une "videomocratie", un monde sauvage où l'information instantanée, non traitée, "devance l'analyse" comme vous le dites, et fait des ravages. Le moment est proche où, comme vous le disiez aussi dans un récent message : "des professionnels de la manipulation de masse pourraient bien mettre en place des armées d'individus capables de peser par un seul clic sur les économies, les marchés, les décisions politiques… Une espèce de lobbying planétaire qui gommerait les frontières et les cultures ancestrales..."
Vu sous cet angle, on peut se poser la question : qui a commandé les publications de Louis Harris Interactive qui placent Marine Le Pen en tête des intentions de vote pour 2012 ? La cellule de communication de Nicolas Sarkozy, qui voudrait imposer un vote utile ? Celle de Dominique Strauss-Kahn, qui voudrait mettre Martine Aubry la tête sous l'eau ? Ou la principale intéressée, Marine Le Pen, qui surfe sur son succès personnel à l'intérieur de son parti ? Ou, tout le simplement, le Parisien Aujourd'hui en France, qui aurait eu besoin d'un coup médiatique face à la sortie du nouveau JDD ? Au Front National, on reste prudent, on attend le "tacle" des cantonales. Martine Aubry a immédiatement réagi et chargé le président de la République. DSK se tait. Les ténors de l'UMP restent de bois, ils minimisent en chœur les données de Louis Harris Interactive. Le Parisien dément évidemment la moindre idée de "business plan". Tout le monde est trop poli pour être honnête !
On ne peut pas nier la poussée de l'extrême droite, en France comme partout en Europe. Ce qui est sûr, c'est que notre vieux continent est une nouvelle fois soumis au paradoxe de l'œuf et de la poule. Qui a commencé, qui a mis le ferment du populisme et du racisme au cœur de la bataille politique ? Une institution dévoyée, comme celle d'Hénin-Beaumont, par exemple ? Et qui reprend le discours, qui continue à alimenter le moteur de la désintégration européenne et des tensions internationales ? Marine Le Pen et ses multiples coreligionnaires européens, ou tous ceux qui viennent sur les terres de l'extrême droite, qui en déploient les arguments, disent-ils, pour mieux en débattre, au lieu de les contrer sèchement et de développer des thèses fédératrices et humanistes ?
La poussée de l'extrême droite, en soi, n'est pas une nouvelle. La seule information utile aujourd'hui serait le libellé de la facture de Louis Harris Interactive : à qui est-elle adressée ? Qui est encore en train de jouer à l'œuf et la poule ? Qui vient de donner une fois de plus son âme au diable ? Une cellule de communication ? Un quotidien en mal de ventes ? En tous cas, ce sont des "professionnels de la communication", et ce sont leurs initiatives qu'il faut… tuer dans l'œuf !
Etienne Desfontaines
Paris brûle-t-il ?
Tous les scouts savent ça. Il faut constamment surveiller un foyer. Le mettre à bonne distance des tentes, et dégager le terrain plusieurs mètres à la ronde. Parce que le bois craque, les
étincelles sont soulevées par le vent, et les flammèches filent sans crier gare sur tout ce qui traîne à proximité.
Pauvre France ! Nous n'avons même pas vu le feu prendre, fin décembre, de l'autre côté de la Méditerranée. Personne ne l'a signalé. Pire, c'est un vrai "camp scout" qui s'en est approché comme si
de rien n'était, pendant les vacances de Noël. Le chef à Marrakech, le second au Caire, la cantinière en Tunisie, sans parler de tous les autres, qui à Marrakech encore, qui à Tripoli,
comme Henri Guaino, et qui d'autre ? et où ? Le "Canard Enchaîné" n'a pas fini de brasser les étincelles et de compter les pétards qui nous sautent au nez dans le feu arabe.
Forcément, ce qui devait arriver, arriva. Il y a bien une flammèche qui est tombée sur la tente du chef. Tout le monde l'a vue passer.
Maintenant le feu couve, rue du Faubourg Saint-Honoré. La crédibilité du plus haut niveau de l'Etat est entamée. Le président est venu le dire, sans ambages, à la télévision : le moment est
grave. Au mieux, on ne nous entend plus à l'étranger. Au pire, on rit de nous. On a souri, en tout cas, de voir les ailes du papillon Alliot-Marie flamber au soleil de Tozeur. Pourquoi et comment
notre élite politique a-t-elle pu se laisser prendre dans pareil miroir aux alouettes ? Pourquoi et comment a-t-elle pu passer à côté des prémices d'une telle révolution ? Pourquoi le Chef de
l'Etat, son Premier Ministre, la Ministre des Affaires Etrangères, le Ministre de l'Intérieur, les conseillers les plus proches du Président et même ses opposants les plus en vue, comme DSK et
son épouse, sont-ils restés fascinés par des dirigeants aujourd'hui déchus : des Ben Ali, Moubarak, Khadafi, ou menacés : des Boutefflika, Mohamed VI, Saleh au Yemen, sans parler des Emirats
qui vont bientôt entrer dans la danse, au point d'avoir des biens, des riads, chez eux, d'entretenir avec eux des relations privilégiées, et de passer des vacances dorées dans leurs plus
belles contrées, aux portes du désert ? Ils ont même bénéficié pour cela, c'est évident, d'une garde rapprochée, et on les a sans doute aperçus, tous autant qu'ils sont, dans un de ces
convois interminables de 4x4 qui sortent des grands hôtels, et qui traversent les oasis en trombe, en jetant des crayons aux enfants et en mitraillant les paysannes chargées comme des ânes !
Ils ont fait l'ENA, quand même ! N'ont-ils pas appris qu'un dirigeant qui passe les élections sans coup férir, qui se maintient 30 ans, 40 ans, au pouvoir, n'est pas des plus fiables ? N'ont-ils
pas été avertis qu'il faut prendre la cuiller du diable, avant de passer avec ce genre de
personnage à la table des relations internationales ? Honnêtement, qu'est-ce que le plus haut niveau de l'Etat français est allé faire au Maghreb, comme un seul homme, chez ces gens qui fuient
leur misère et que nous ne voulons pas chez nous, pendant les vacances de Noël ?
Au mieux, c'est de l'inconscience, au pire, c'est de l'incompétence. Et c'est à ces gens-là que nous confions notre avenir international. Le nouveau Ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, est
même venu dire hier, sans rire, à l'Assemblée Nationale, qu'il fait de la lutte contre l'immigration irrégulière et du renforcement de la sécurité ses priorités pour améliorer "la tranquillité
des français ! " En clair, circulez, il n'y a rien à voir !
Tant pis pour lui. C'est l'inverse, qu'il faut entendre. Aujourd'hui, la question se pose : "Paris
brûle-t-il ?" Demain, il faut le savoir, si on n'y prend pas garde, on entendra sur le Boulevard St Germain le même cri que celui de la place Tahrir : "Dégage !" Et les CRS fermeront le Pont de
la Concorde.
Etienne Desfontaines
La tenaille et le Mai 68 :
un nouveau conte des Mille et Une Nuits
On connait l'histoire de Sheherazade. Tant qu'elle tient le sultan en haleine, dans une chambre du palais, c'est bon.
Elle passe la nuit, elle a la vie sauve. Mais l'aube n'est pas loin. Il va bien falloir
qu'elle se rende à la réalité. Une terrible tenaille est en train de se refermer sur le monde.
D'un côté, le "printemps arabe". Une mèche allumée qui n'est pas là de s'éteindre. Un "printemps" qui pourrait bien
surgir en même temps, c'est inédit, dans l'hémisphère nord et l'hémisphère sud. On en perçoit quelques effets en France : une façon d'être, des réactions, qui se donnent volontiers des airs de
"Dégage !" On n'en est pas vraiment surpris. Les jeunes sont en mal d'emploi et de reconnaissance, ils entrent de plus en plus difficilement dans la vie
active, ils le crient sur Facebook, sur Twitter et sur leurs blogs. Ils font craquer la carapace du Vieux Monde. La
Chine, elle, sent bien de son côté qu'elle a un talon d'Achille qui est à deux
doigts de craquer : le Tibet. Il y a mieux : elle entend gronder son peuple en surchauffe, qui commence à exiger
des salaires semblables à ceux des Allemands ou des Canadiens ! Les équilibres en Inde, au Pakistan, en Afrique et en Amérique du Sud, sont fragiles. Il ne faut surtout pas sous-estimer la
puissance des populations qui vont réclamer leur part de bien-être, de richesse et de démocratie, dans les dix ans qui viennent.
De l'autre, des incertitudes galopantes sur une économie en pleine mutation. Un transfert de zones d'échanges désormais
beaucoup plus intenses autour du Pacifique que de l'Atlantique. Un changement de
paradigme. Une remise en cause radicale de questions aussi vitales que l'énergie : l'après-pétrole n'est plus pour
demain, nous y sommes maintenant; la production agricole : les OGM vont prendre le pas, on ne pourra pas l'éviter, il faudra bien nourrir la planète; la production industrielle : on voit se
profiler d'énormes questions. Faut-il encore donner à l'automobile une progression à deux chiffres ? Allons-nous continuer à rayer le ciel de lignes aériennes toujours plus denses ? Ou
imaginer d'autres moyens de transports ? Et les services : ils changent de nature, ils se transforment au fur et à mesure que les TIC se développent. La rapidité de la transmission de
l'information, la comptabilité en réseau, l'interférence
des Bourses, nous y sommes déjà aussi ! La dernière crise financière est là pour nous le prouver.
Il suffirait que la mèche, attisée par l'impatience de la jeunesse du monde, atteigne le baril de poudre rempli de ces
angoisses macro-économiques, pour qu'on assiste à un vaste "Mai 68" planétaire ! Je
prends les paris : en Mai 2011, l'imagination sera au pouvoir, il sera à nouveau "interdit
d'interdire"
à travers le monde entier ! Celui qui aurait l'idée à ce moment-là de s'en offusquer entendra siffler à ses oreilles le
mot magique du moment : "Dégage !" Et tout sera dit. Il faudra juste se précipiter alors sur le bouton nucléaire, pour empêcher qu'un doigt, à la fois criminel et innocent, n'appuie dessus.
Pour voir ce que ça donne !
Pour le moment, Sheherazade tient la mèche. Elle n'a pas encore franchi le canal de Suez. Elle virevolte, elle s'en
amuse, dans le Maghreb. Elle a imaginé un nouveau conte : c'est une série de sultans
qu'elle embobine, les uns après les autres ! Du coup, les nuits se suivent et ne se ressemblent pas. Mais gare, le
dernier chant du coq est pour demain !
Etienne Desfontaines
La présidentielle, et moi, et moi, et moi…
D'où me vient cette furieuse envie de zapper le débat présidentiel français ? Et de me concentrer sur le niveau régional, européen et international ? Serait-ce la lamentable teneur du landernau médiatique du début 2011, la dispersion annoncée des candidatures à la candidature qui ramène la présidentielle au niveau d'une cantonale ou d'une municipale, la dérisoire cascade des non-dits et des petites phrases ?
Peut-être un peu, peut-être pas vraiment. Deux ans de recul et de chronique européenne dans l'hebdomadaire Croix du Nord m'ont fait comprendre que dans la plupart des cas, sur des sujets aussi sensibles que l'emploi, la santé, la défense, les transports, les migrants et les Roms, pour ne citer que ces exemples-là, les décisions majeures ne se prennent plus chez nous, mais ailleurs. Dans les QG des sociétés internationales, dans celui de l'OTAN, dans les trois grandes institutions européennes : le Conseil, le Parlement et la Commission Européenne, sinon dans dans le bureau de Jean-Claude Trichet, à la bourse de Pékin, à Washington ou au G20 !
La preuve ? Nicolas Sarkozy revient sans arrêt sur les résultats qu'il a obtenus lors de son dernier passage à la présidence de l'Europe, il tient absolument à marquer d'un sceau d'efficacité la présidence actuelle du G20. Dominique Strauss-Kahn joue à fond la carte de la présidence du FMI avant de rentrer en France : lui seul serait capable d'analyser de façon objective l'avenir de la France dans le concert des nations. Et Martine Aubry n'est pas en reste : elle est déjà présidente de l'Eurométropole de Lille-Kortrijk-Tournai, le 1er groupement européen de coopération territoriale (GECT) jamais créé, un héritage de Pierre Mauroy qui sert d'exemple à toute l'Europe, dont le directeur d'origine flamande, Stef Van de Meulebrouck, dit partout qu'il veut créer une dynamique différente de tout ce qu'on n'a jamais vu, et précise bien à qui veut l'entendre "qu'on ne fait pas disparaitre des frontières, pour en construire d'autres un peu plus loin !..."
Alors, à bon entendeur, salut ! Il faut rendre à César ce qui est à César. De là à continuer dans les citations bibliques, et à ajouter que "mon Royaume n'est pas de France", il n'y a qu'un pas, que je franchis allégrement ! Pare que j'en ai aussi la preuve. Le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, vient de signer un décret capital, dont les attendus sont pour le moins… inattendus ! L'église de Bouvines est enfin classée au titre des monuments historiques, il faut lui en rendre grâce, mais il faut surtout lire la suite : "en raison, dit-il, de l'exceptionnelle qualité des vingt-et-une verrières de Champigneulles relatant les épisodes de la bataille de Bouvines, un évènement majeur de l'histoire… européenne !" Panique à bord et vent de force 8, chez les descendants de Philippe-Auguste ! Il a pourtant raison, les historiens sont là pour le confirmer avec de multiples arguments. Mais c'est totalement inédit. Ce n'est pas du tout ce qu'on enseignait dans les manuels d'histoire du XX° siècle, qui ne parlaient que d'un premier sentiment de la "nation" France ! Comme quoi, le passé peut aussi avoir un avenir.
Etienne Desfontaines
Ce n'est qu'un début !
Economie d'un côté, droits de l'homme de l'autre, mondialisation pour tous : c'est le programme annoncé pour le
manifestant de la place Tarhir, comme pour le retraité de notre province la plus reculée. Les évènements d'Egypte et de Tunisie ne sont qu'un début. Ils ne concernent pas seulement le monde
arabe. Ils nous concernent
tous. Nous sommes en train de vivre des mutations fantastiques, dont nous ne mesurons pas les conséquences. Le retour de
l'homme est annoncé au cœur de la politique, de l'économie et de la
finance, de la science et de l'éducation, de l'écologie et de la santé. Nous changeons de paradigme. Les équilibres que
nous avons connus au XX° siècle, perdus et rétablis de guerre en guerre, ne
peuvent plus nous servir de repères. Nous devons en inventer d'autres. Qui prennent en compte la disparition des
frontières, la réduction des distances, l'interpénétration des histoires et des
cultures du monde entier : occidentales, orientales, africaines et sud-américaines.
C'est ce que nous disent les immigrants tunisiens. Ils ne fuient pas la liberté. Ils fuient la misère, un avenir
immédiat compromis par les
soubresauts de leur pays. Leur bonheur, ils le veulent tout de suite. Comme tout le monde. Ils l'ont à portée de main,
ils le savent bien : ils le voient sur internet. Il leur suffit de passer de
l'autre côté de la Méditerranée. Ils ont vingt ans. L'énergie, l'enthousiasme, la capacité d'invention et d'adaptation
de la jeunesse. Un potentiel inouï, que nous devrions considérer avec
attention et la plus grande bienveillance ! Au lieu de les renvoyer chez eux, parce qu'ils n'ont pas de visa. Ils nous
disent qu'aujourd'hui un pays ne peut plus ni se libérer, ni se construire
seul. L'influence d'internet, l'immanence du monde, dans la "révolution du jasmin" est évidente. Il en sera de même
pour la construction de la nouvelle Tunisie.
Cela dit, restons humbles et lucides. Dès maintenant, c'est vers la Chine et le Brésil que tous les regards se tournent.
Un jour, nos jeunes
suivront l'exemple des immigrants tunisiens. Ils ne rêveront que d'une chose, j'en prends le pari : traverser les
océans, prendre un avion ou une navette sub-spatiale, pour découvrir l'eldorado
chinois ou brésilien. Nous n'en sommes qu'au tout début. Le monde va connaitre ce que les allemands de l'Est ont vécu,
quand le mur de Berlin est tombé : un fascinant sens dessus-dessous ! Tous
les "murs" politiques, socio-économiques, écologiques, scientifiques et religieux, sont en train de tomber. C'est
le monde arabe qui en fait
aujourd'hui l'expérience. Les autres vont suivre. Si j'ai la chance d'avoir encore un œil ouvert en 2050, ce sera sur
une autre planète : je ne suis pas certain de m'y repérer !
Etienne Desfontaines
Critique de film
Au-delà
L’histoire
Trois personnages qui ne se connaissent pas vont converger vers un point de rencontre en empruntant les chemins de la mort. Au cours de leur voyage, Ils vont amener les spectateurs à côtoyer l’au-delà afin que ceux-ci finissent par se poser la question cruciale : Y a-t-il quelque chose après la mort ?
Le premier est un homme. George (Matt Damon) est un ouvrier américain de San Francisco qui a frôlé la mort à la suite d’une opération chirurgicale. Il s’en est sorti miraculeusement et doté d’un pouvoir de médium qui lui permet de converser avec les êtres disparus. Il lui suffit de toucher la main de quelqu’un pour établir le contact avec un proche de cette personne qui se situe quelque part dans l’au-delà. Ce pouvoir lui a permis dans un premier temps de gagner de l’argent mais la détresse de ses clients lui pèse comme une malédiction de même que ce flirt constant avec la grande faucheuse. Il finit par sombrer dans une espèce de dépression et par fuir toute forme de sollicitation, conscient de communiquer avec les morts mais d’éprouver des difficultés à le faire avec les vivants.
Le deuxième personnage, Marie, est une femme (Cécile de France). Elle est française et journaliste de télévision. Elle vit à Paris, dans un monde artificiel dans lequel elle excelle. Son talent est reconnu et elle sait jouer de sa séduction pour s’imposer professionnellement. Un accident va néanmoins bouleverser son existence : En vacance en Asie, elle est victime d’un tsunami d’une violence inouïe. Un moment dans un état proche de la mort clinique, elle est ramenée à la vie par deux sauveteurs. Mais ce court voyage dans l’au-delà va la transformer et surtout changer son regard sur l’existence qu’elle mène.
Le troisième personnage (Marcus – George Mac Laren) est un jeune londonien qui perd son frère jumeau, victime d’un accident qu’il vit en direct puisqu’ils étaient en train de se téléphoner. Il entretenait avec lui une relation d’autant plus forte que leur mère, droguée et alcoolique, les obligeait à une complicité de tous les instants. Désespéré, placé dans une famille d’accueil, il recherche un contact avec son double. Une quête acharnée et silencieuse qui lui fait pénétrer le monde des voyants et des religieux où les charlatans sont légion.
Les trois histoires s’entremêlent sans jamais fusionner jusqu’au dénouement où ils se retrouvent par hasard tous les trois à Londres pour une happy end très made in USA. Matt Damon et Cecile de France vont trouver l’amour et lui sera débarrassé de son don. Quant au jeune Marcus, il va trouver les réponses à ses questions.
Le film
Avec son 31ème film, « Au-delà », Clint Eastwood n’a pas choisi la facilité. Il s’attaque à un sujet quasi tabou pour les pauvres mortels que nous sommes : la mort et la notion de passage vers autre chose, un après indéfinissable, qu’on espère tous plus ou moins. C’est cette interrogation posée sur l’inconnu qui trouble l’humanité depuis des millénaires puisque, quel que soit notre QI ou notre compte en banque, nous sommes incapables d’y répondre. Autant dire que le film amène inévitablement une frustration dans la mesure où il ne peut nous éclairer sur cette question fondamentale. Nous en sommes réduits aux hypothèses. Pour l’éternité, oserais-je ajouter.
La religion aurait pu être l’une des clés du film. Mais Eastwood est un laïc et même s’il a dépassé les 80 ans, il affirme avoir été plus séduit par le scénario de Peter Morgan (l’utilisation de catastrophes – tsunami, attentat terroriste dans le métro de Londres - pour bâtir une histoire totalement inattendue) que taraudé par des questions métaphysiques: « La vie après la mort est un concept qui doit avant tout nous faire profiter de la vie. Après, s’il se passe quelque chose, c’est un bonus. La peur, c’est juste l’inconnu. L’interprétation qu’on en fait n’est que croyances et religion. »
Et si on le pousse dans ses retranchements, il s’en tire par une pirouette : « Dans mes premiers films, je passais mon temps à tuer des gens. Pour une fois, je m’intéresse à ceux qui tentent de survivre. »
Il concède simplement avoir modifié le scénario de Peter Morgan (l’auteur de The Queen) pour laisser une fin plus romantique. Morgan l’a écrit après avoir perdu un être cher. Après ce drame, il s’est posé énormément de questions du genre : Comment réagit-on quand on a perdu quelqu’un qu’on aime ? Comment vit-on l’absence ? Comment continuer à vivre ?
Comment l’enfant va réagir alors qu’aucun adulte n’a de réponse à lui donner ?
Précisons encore que Clint Eastwood, excellent pianiste, a composé la musique sauf pour la partie anglaise où le deuxième concerto de Rachmaninov s’imposait à lui. Enfin, il considère que c’est son film européen car il est rarissime de voir un kaléidoscope d’histoires dans les scénarii hollywoodiens.
Le tournage
Le film débute par des images choc, un tsunami d’une violence inouïe qui nous fait mesurer ce qu’ont pu endurer les victimes en 2004. Pour donner plus de réalisme encore aux scènes, Clint Eastwood utilise la même technique que Steven Spielberg (co-producteur du film) dans « il faut sauver le soldat Ryan » : il enlève toute musique de la bande-son pour donner l’impression qu’il s’agit d’un documentaire ou d’un film d’amateur tourné sur place. En réalité, il a utilisé pour la première fois des images de synthèse pour des raisons évidentes de coût. Il a aussi recréé, image par image, des documents d’archives tournés à l’époque. Il a entièrement dessiné la séquence en amont.
Les scènes sous-marines sont tournées en studio. En revanche, il a absolument voulu que celle qui réunit Cécile de France et la petite fille asiatique soit réalisée dans l’océan, à Hawaï. Il s’est mis en maillot de bain pour les rejoindre à la nage.
Sur le plateau, il est d’un calme olympien. Il est capable de tourner quatre ou cinq scènes dans la même journée et ne fait en général qu’une ou deux prises de vues : « Je pense qu’il y a une fraîcheur dans le regard d’un acteur qui joue une scène pour la première fois, qui se transforme en mécanique de jeu dès la troisième ou la quatrième prise. » Il ne dit jamais « Action » mais se contente d’un simple signe de la main.
Les acteurs
Il est intéressant de comparer l’approche des deux acteurs majeurs du film, Matt Damon et Cécile de France, sachant que les enfants n’avaient jamais tourné auparavant. A signaler néanmoins que ces deux jumeaux ont joué tour à tour le rôle de l’autre pour renforcer leur sentiment qu’ils ne font qu’un.
Matt Damon était retenu par le tournage de « L’agence » (thriller de George Nolfi) lorsqu’il a été contacté par Eastwood. Ce dernier a accepté de filmer les deux autres parties du film en novembre et décembre et de passer à la troisième en janvier 2010, afin de permettre à son ami de faire partie de la distribution.
Damon ne s’est pas documenté sur le sujet qu’il jugeait trop personnel. Il voulait rester sur le registre de l’imagination.
Cécile de France a été contactée par un coup de fil pour le rôle qu’elle devait jouer en français. Elle a tourné deux scènes d’essai en l’absence de Clint Eastwood qu’elle n’a rencontré que trois jours avant le tournage. A l’inverse de Matt Damon, elle a énormément travaillé le rôle en se documentant sur les expériences post-mortem. Elle a assuré le doublage en anglais et a même nourri la fameuse scène sur Mitterrand qu’elle a écrite avec deux amis (Vincent Landez et Mickaël Bensoussan). Aucune scène sous-marine n’est doublée. Elle s’est entraînée avec des cascadeurs.
Au total le tournage a duré une vingtaine de jours pour elle mais il s’est étalé sur plusieurs mois car il y eut de longues interruptions. Clint Eastwood assurait en même temps la promotion d’Invictus.
Matt Damon et Cécile de France n’ont eu que deux jours de tournage ensemble. Ils ont quand même pris le temps de boire une bière avec Clint Eastwood le dernier jour.
Rien à déclarer,
Rien à voir !
Depuis l’impensable succès de « Bienvenue chez les Ch’tis », Dany Boon est une icône et peu de critiques se hasardent à l’égratigner. D’où le silence gêné qui accompagne la sortie de son dernier film « Rien à déclarer ».
Or, cette comédie tournée en Thiérache et qui met en scène des douaniers belges et français ne mérite guère l’imposant arsenal promotionnel qui l’inscrit mécaniquement au sommet du hit-parade des salles de cinéma, en ce début d’année.
Le scénario est original mais la réalisation manque de subtilité. Benoit Poolvorde, malgré tout son talent, rame pour donner un peu de crédit à son personnage, dessiné à la truelle. Il ne fait pas rire, il indispose par son racisme caricatural et assourdissant.
Les décors respirent le carton-pâte et la campagne si vallonnée est occultée en permanence. Les hommes politiques du secteur, qui espéraient rebondir sur le film pour promouvoir le patrimoine local, à l’exemple de Bergues, vont s’arracher les cheveux. On imagine mal les cinéphiles étrangers débarquer pour visiter le musée ou emprunter le circuit touristique comme des pèlerins en quête de repères. Non seulement il n’y a rien à déclarer mais il n’y a rien à voir.
La mise en scène manque de rythme. Seuls les gags placés dans la deuxième partie provoquent quelques rires généreux. En ce qui concerne la première moitié, la bande-annonces et la promo ont déjà tout dévoilé. Bref, un film lourdingue que même les inconditionnels de « Dany » auront du mal à trouver drôle.
A.S
TEMOIGNAGE
Mozart, Chopin, et nous, et nous, et
nous….
Sur le thème de ce billet, je me souviens d'avoir vécu deux expériences contradictoires. La première, dans la rue. Dix-huit heures, fin mai.
Le quartier des Halles à Paris, les abords du centre commercial, Saint-Eustache en fond de scène. L'habituel brouhaha des "passersby", comme disent
les Américains, qui s'enfoncent dans les sous-sols pour attraper un RER, changer de quartier ou sortir de Paris. Une jeune violoniste était là. Excellente, sans être virtuose. Efficace, mais
fragile, dans le mouvement lent du 3ème concerto pour violon de W. A. Mozart. Emouvante. Les passants ont formé le cercle. Ils sont restés, ils ont applaudi. Ils ont eu du mal à se
disperser. Je n'ai jamais su qui était cette jeune violoniste, toute mince et vêtue de noir. J'en ai gardé un souvenir impérissable.
La deuxième, un soir de séminaire, toujours à Paris. Je réussis à m'échapper. J'attrape un billet à la volée. Une place de parterre, salle
Gaveau. Je m'y précipite pour 20h. Dans la minute qui suit, Maurizio Pollini fait son entrée sur scène. La virtuosité faite homme. Chopin, Litz
défilent. Je m'ennuie, je n'arrive pas à entrer dans le concert. Et à l'entracte, je m'interroge. Je finis par rentrer à l'hôtel.
De ces deux expériences, je retire l'analyse suivante. D'abord, il ne suffit pas d'être virtuose pour capter l'attention du public. Le partage
d'une émotion, au pied de la beauté, relève d'une grande profondeur humaine. Cela tient du mystère. Parfois, le courant passe. Parfois, ce n'est pas le cas. C'est une leçon d'humilité.
Ensuite,
vous avez raison, l'environnement est important. L'arrivée d'un métro dans une station couvre immanquablement la nuance de "l'allegro ma non troppo"
ou de l'insoutenable "mezzo forte" voulu par l'auteur… Alors, on écrase un peu la corde pour passer au-dessus des voix et du crissement des portes
battantes… Et on écrase l'émotion. Mais le "bruit" extérieur n'est pas tout. Il y a aussi le "bruit" intérieur. Celui du cadre dynamique, qui se jette un soir de séminaire dans une salle de
concert ! Il y a souvent plus de vacarme dans la tête et le cœur d'un homme, qu'entre les portes battantes d'une station de RER !
Il faut faire "vœu de pauvreté" pour écouter une œuvre musicale, pour se laisser emporter par la
beauté et l'émotion. Il faut abandonner son PC, son I-phone, ses clefs de voiture, perdre la notion du temps, vous l'avez dit, mais aussi et surtout, remettre en question tout ce qui est
impératif dans la vie, réévaluer l'échelle des priorités des temps modernes, pour les supprimer toutes, une à une, jusqu'à n'en plus retenir qu'une seule : celle du beau, et… de l'éternité !
Pas
simple, pour le commun des mortels
Etienne
Desfontaines
Sortie en librairie cette semaine
dans tous les Furet, à la Fnac de Lille,
dans toutes les bonnes librairies et
sur commande Internet au site de
l'éditeur
LE CARNAVAL
DES PETITES AMES
Par André Soleau
Editions le Riffle
On laisse entendre qu’il vit en bandes, sans distinction de race ou de statut social. Mais il se montre tout autant solitaire et indépendant.
En fait, le « con », pour utiliser une expression populaire et universelle, est partout. […] il est multiple. Il est l’autre.
Même si ils ou elles se reconnaissent au fil des pages, ce qui paraît peu probable, nul ne songera à m’intenter un quelconque procès pour atteinte à la vie privée. On se sert de sa connerie, on ne la revendique pas. Ce qui m’a garanti un certain confort d’écriture.
Voici réunis quelques spécimens pour une grande photo de famille :
Dix récits où tour à tour des hommes et des femmes de toute condition et habitant la région du Nord de la France font tomber le masque !
André Soleau dédicacera ses livres
Le Carnaval des petites âmes
Le monde comme il va
Samedi 22 janvier après-midi à la librairie Brunet
à Douai
Les samedi 12 et dimanche 13 mars au Salon du livre
à Bondues
Samedi 5 février à la libraire Passe Temps à
Avesnes/Helpe
Samedi 19 et dimanche 20 mars au
Salon de Paris
- Les réactions
Le Carnaval des petites âmes
Dix nouvelles remarquablement écrites, souvent sarcastiques, parfois un peu cruelles, le texte dense et vivant est d’une lecture facile. On aimerait toutefois y trouver un peu de poésie, voire d’optimisme… la prochaine fois peut-être 175 p Le Riffle € 15
H.D
J'ai lu le Carnaval des petites âmes avec beaucoup de plaisir, restant dans l'attente de m'y replonger au plus vite
lorsque je devais en suspendre momentanément la lecture.
Il est des passages tristes, émouvants, désolants, désarmants de ... conneries humaines que chacun rencontre au hasard autour de soi, sans jamais devoir lontemps chercher d'ailleurs. Chaque
nouvelle est comme la touche d'un ensemble pictural. Les coups de pinceaux sont fermes et nets ; chaque nouvelle est simple, montrant des vies telles quelles, sans fard, toutes bêtes, de
toutes conditions, de toutes situations, et, en quelque sorte, en vraie chair et en vrais os !
L'ensemble, le second niveau peut être, celui qui m'est resté en tout cas, m'apparaît comme la vision bien plus vaste
d'une condition humaine menée par l'illusion ; quand le carnaval s'achève, quand les masques dorés et enrubannés tombent, que reste-t-il ? Quels sont les véritables visages ? Poussant plus loin
encore, quels sont nos véritables visages ? L'Humanité, une véritable bande de c... ? (c... : carnavaleux, bien entendu ! )
Bref, j'ai bien aimé.
L.L
A QUAND LE PROCHAIN
Dès que l'on commence à lire, on ressent le besoin de découvrir la suite. C'est d'une justesse implacable. Bravo! A quand le prochain?
J.FJ'AI BIEN RIGOLE
Profitant d'un déplacement en train j'ai lu "le carnaval des petites âmes" d'un seul trait hier.
Un régal cette galerie de portrait qui m'a immanquablement fait penser à La Bruyère, ce qui est plutôt flatteur.
Si je pense avoir mis quelques noms avec certitude, d'autres me font penser à plusieurs personnes.
Y compris à moi-même... et à Toi, dans certaines situations.
Bref :
1 - j'ai bien rigolé
2 - c'est bien vu
3 - on est souvent le con d'un autre..
H.L
LES ARISTOCRATES
Ce livre me plaît. Il me reste la dernière histoire à découvrir.
Il se lit très facilement. Les histoires sont bonnes.
J'ai bien aimé""les aristocrates de Santa Barbara".
P.H
DES TRANCHES DE VIE
Moi qui ne suis pas un grand lecteur,j'ai pris grand plaisir au fil des pages
à découvrir ces tranches de vies très psychologiquement décortiqueés et
transcrites avec style par l'auteur ....sincérement bravo...
A.G
LES ARISTO-CRADES DE SANTA BARBARA.
Nous avons été, sommes, ou serons tous un jour, les infâmes, traîtres et lâches tourmenteurs de nos voisins, collaborateurs, voir nos proches.
Comment avoir les idées larges dans un esprit parfois si étriqué?
BIENVENUE CHEZ LES CHT'IS.
Dans un monde sans pitié ou la loi du plus fourbe régne en maître.Il marrive parfois de faire mienne cette maxime : Heureux les simples d'esprit, le royaume des cht'is leur
appartient.
Ph.M
UN BON LIVRE
Doris et moi ne résistons pas au plaisir de vous conseiller vivement
la lecture du livre "le Carnaval de petites âmes", le Rifle
Une dizaine de nouvelles remarquablement écrites, texte dense et
vivant.
H.D
BON APPETIT !
Les premières pages expriment ce que nous ressentons sans trouver les mots justes, pour exprimer ce que vous savez faire et bien. C'est comme une révélation. Les premières pages donnent envie d'engloutir le reste.
M.F
HUMOUR
Les livres d'André Soleau, c'est comme les nécrologies. Tant qu'on n'est pas dedans, tout va bien
B.P
BRAVO
Ce petit mail pour te dire combien j'ai apprécié ton livre. Il est magnifiquement écrit et, au petit jeu des références, facilité dont sont friands les journalistes, je verrais bi
André SOLEAU
· Né le 29 décembre 1949
· Entré à La Voix du Nord en 1972
· Journaliste en 1980
· Grand reporter en 1983
· Rédacteur en chef de La Voix des Sports en 1989
· Rédacteur en chef et éditorialiste de La Voix du Nord en 1991
· Directeur général adjoint en 1995
· Directeur général du journal en 1998
· Directeur général du groupe en 2004.
Parallèlement :
· Vice-président du directoire et administrateur de La Voix du Nord
· Président de Nord-Eclair, de Presse-Nord, de la SIA, de PGLM
· Administrateur de La Voix-L’étudiant, de Répondances…
· Censeur du Courrier Picard
Quitte volontairement le groupe en 2005 après son rachat par Serge Dassault.
ET MAINTENANT
Pierre Mauroy est mort. Avec lui, nous avons refermé la porte du XX° siècle. Nous voilà seuls, tenus de vivre et de prendre des décisions. Que va-t-on faire de Lille ? A
quoi la métropole ressemblera-t-elle dans cinquante ans ? Qu'est-ce que l'Eurométropole vient faire dans le paysage politique, économique et culturel des lillois ? Il suffit de passer la porte du
cimetière de l'Est au pied des tours d'Euralille, et de méditer un instant sur la tombe de l'ancien maire de Lille : on endosse le costume de "géant" ! Et la question tombe : quel nouveau projet
aurait-il formulé ? Quelle nouvelle ambition aurait-il affirmée, contre vents et marais, pour mettre la capitale des Flandres au niveau des grandes aires urbaines européennes ? La réponse n'est
pas simple.
Prenons l'exemple du transport. Il avait vu juste : le Tunnel sous la Manche et le TGV ont joué un rôle décisif dans le surgissement de Lille sur la place internationale. Est-ce toujours vrai ? Faut-il encore appuyer sur le bouton "transport ? Ouvrir un nouvel aéroport ? Doubler l'A1 et l'A22, élargir l'A25, l'A23 et l'A27 ? Faut-il renforcer les lignes TGV, en ouvrir d'autres vers l'Europe du Nord ? Donner de l'ampleur au Canal Seine-Nord ? Ou faut-il donner la priorité aux nouveaux moteurs de civilisation : la télématique et le numérique ? A Tournai, on a fait le choix : l'Eurometropolitan e-Campus (Negundo Center, parc d'activité de Tournai-Ouest) forme des centaines de jeunes aux métiers de l'internet, sous la houlette du président de la Chambre de Commerce de Wallonie Picarde, Philippe Luyten.
Prenons aussi l'exemple de la taille critique de la ville. Pierre Mauroy avait voulu le rassemblement de Lille, Lomme et Hellemmes. Il avait porté le développement de la Communauté Urbaine, forgé le projet de l'Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai. Faut-il en rester là (2 millions d'habitants) ou aller plus loin : faire émerger une "aire urbaine" qui saute aux yeux quand on observe le territoire, particulièrement de nuit, du haut d'un jet de Lille- Lesquin ? Arras, Lille, Dunkerque, Valenciennes, Tournai, Courtrai, Gand, Anvers : le tapis lumineux est continu ! Comme à Los Angeles. Les flamands nous tendent la main : ils ont des milliers de postes à pourvoir dans leurs zones d'activité. Les ports de Boulogne, Calais, Dunkerque, Zeebrugge, Ostende, Gand, et Anvers, ont tout intérêt, ils le savent, à unir leurs efforts pour atteindre le niveau des unités allemandes et hollandaises. Histoire, géographie, culture, économie : tout nous pousse à penser cette nouvelle "aire urbaine", à l'organiser au lieu de la subir, pour en faire – à contre-courant de l'opinion et des institutions belges et françaises – le creuset de notre développement.
Les propositions ne manquent pas : la mer, la santé, l'enseignement et la recherche, le développement durable, sont autant de thèmes porteurs. Nous habitons un territoire dont les potentiels sont immenses. Les contraintes, les habitudes et les individualismes, aussi. Tel est l'héritage de Pierre Mauroy. Il nous appartient de combattre les forces d'inertie, et de transformer notre territoire pour en faire un pôle d'excellence reconnu dans le monde entier. Sacré défi !
Etienne Desfontaines
Maire en 2014
Mars 2014. Elections municipales. S'il y a un homme politique que les français apprécient encore, c'est bien le maire. Il y a une bonne raison à cela : il est l'élu le plus proche de ses concitoyens. On ne parle pas ici seulement de la routine : du ramassage de poubelles ou de la hauteur des haies. Le lien est beaucoup plus profond, il touche au sens de la vie. C'est à la mairie qu'on va déclarer un enfant, c'est à la mairie qu'on va se marier, et c'est à la mairie qu'on va déposer un avis de décès ! Avec le curé (de plus en plus rare) et le médecin (qui ne se déplace plus), le maire est le seul personnage qui sait tout de notre vie. Il est le "repère", le garant du bien-vivre ensemble. Une sorte de patriarche. Un mélange d'humanité, d'autorité et de justice, auquel nous faisons confiance.
Il s'agit là malheureusement d'une image d'Epinal qui est en train de s'affadir. La dernière assemblée générale des maires du Nord, des centaines d'élus le jeudi 16 mai dans les travées de Lille Grand Palais, a donné le ton. Fin de mandat ? Morosité ambiante ? Résignation ? Un peu de tout cela. Mais surtout une grande interrogation. Que vont devenir les 36000 communes de France ? Que vont devenir nos maires, derniers remparts de confiance en politique ? Ils sont aujourd'hui menacés par trois éléments : 1 – La perte ou l'éloignement annoncé du pouvoir, qui est transféré aux métropoles et aux intercommunalités. Dès l'année prochaine, on élira deux représentants communaux : un maire et un délégué communautaire. Ce sera le second qui l'emportera, même s'il s'agit du même homme, pour 80% des décisions : habitat, transport, gestion de l'eau, etc… 2 - Une rupture consommée avec la hiérarchie politique : le non-cumul des mandats va rompre le lien naturel que les députés-maires, les sénateurs-maires, entretenaient avec les ministères et les assemblées. Un grand nombre d'élus s'oppose déjà ouvertement au pouvoir, sur le sujet sensible des mariages homosexuels. D'autres frondes suivront, au fil des débats. 3 – La refonte territoriale annoncée va donner une réelle prévalence aux régions, en lien direct avec l'Europe, aux dépens de l'Etat-nation, des départements et des communes. Les trois projets de lois de l'Acte III de la décentralisation, mené par Marylise Lebranchu, sont un splendide exemple de complexité administrative, montée de toute pièce pour ne pas froisser les susceptibilités. En langage commun, on appelle ça une "usine à gaz" ! Mais il ne faut pas s'y tromper : on détricote le pouvoir communal ! Le président de l'association des maires du Nord, l'UMP Patrick Masclet (Arleux) l'a bien compris, qui a lancé : "tous les textes vont vers un affaiblissement de la commune !"
Ce n'est pas une révolution. Mais c'est une mutation, une de plus, à laquelle les candidats et leurs équipes doivent se préparer. Sortants ou challengers, ils devront prendre pour devise : "surtout ne rien oublier, mais tout réinventer" de leur activité et de leur responsabilité, pour garder la confiance de leurs concitoyens.
Etienne Desfontaines
INCONSCIENCES
Jérôme Cahuzac et les jeunes délinquants
Violences verbales, bagarres sanglantes, agressions sexuelles, délinquance juvénile. Le phénomène est régulièrement décrit dans les colonnes des quotidiens. On relève dans la plupart des cas l'inconscience des jeunes : ils n'ont aucune idée de la gravité de leurs actes. Ils violent, ils poignardent et ils insultent leurs victimes, comme ils le font dans les jeux vidéo. Un Jérôme Cahuzac n'est pas en reste, qui insulte la vie parlementaire, "droit dans les yeux". Il y a des mensonges qui tuent. Et il réapparait comme si de rien n'était sur la scène publique. On le voit déambuler dans le marché de Villeneuve-sur-Lot, on doit le dissuader encore une fois de revenir à l'Assemblée. Se rend-il compte seulement, lui aussi, de la gravité de ses actes ?
Le déni et la déesse croissance
Les élections présidentielles en 2012 n'ont servi à rien. Ni la droite, ni la gauche n'ont décrit la réalité du pays. Elle surgit aujourd'hui avec violence : chômage, poids des impôts, perte de pouvoir d'achat, menaces sur les retraites. Les français ne parient plus sur l'avenir, ils alimentent leurs bas de laine. Les politiques rejettent le mot d'austérité, ils parlent de "rigueur de gestion". Ce n'est plus un déni, ce n'est pas encore tout à fait un constat, c'est une inconscience généralisée. Coups de vent, coups de tonnerre et éclairs en rafale : l'orage est au-dessus de nos têtes. On y répond par des incantations à la déesse "croissance".
Le Nord et l'Europe
Posons-nous la question. Nous y revenons ici souvent. Le Nord Pas-de-Calais appartient-il d'abord à la France ou à l'Europe ? La réponse est claire : la région a plus à faire pour son image et son développement avec les pays du nord de l'Europe qu'avec le sud de la France ! Mais qui en a conscience, à part les élites et une certaine frange de la population ? Quelle connaissance, quelle conscience avons-nous dans notre très grande majorité, des fondements, des institutions et des mécanismes européens ? Témoin de cette inconscience, la génération "Z", celle qui nait une tablette à la main : elle est totalement insensible à l'argument de la paix pour la construction européenne… La région vient de lancer "le joli mois de mai" de l'Europe. Au fil des évènements, on va parler subventions, coups-de-pouces européens, pourcentages et millions d'euros, pour amadouer le citoyen. Il y manque un rêve, une perception de l'Europe réunie dans un projet d'abord humain, avant d'être politique ou économique.
Moralité
L'inconscience est aujourd'hui le bien le plus répandu dans notre société. Le chacun pour soi règne en maître. La notion même de responsabilité, son étendue et ses limites, l'acquisition des connaissances nécessaires à son exercice : tout cela ne vient même plus à l'esprit de nos contemporains. Travers de formation ? Absence pure et simple d'éducation ? Les historiens vont avoir du pain sur la planche, pour décrire et comparer à de précédentes époques, un phénomène qui nous mène droit à… la révolution ou la guerre.
Etienne Desfontaines
Surréalisme
Bonjour Monsieur !
- Bonjour, vous allez bien ?
- Ça va… Enfin… Vous devinez ce qui m'arrive.
- Oui, je sais. J'ai repris votre dossier ce matin.
………
Vous ne dites rien ? Bon, c'est vrai que la situation est difficile. Vous avez largement dépassé votre découvert autorisé… Attendez, je regarde… Depuis plus de trente ans !
……
C'est incroyable, ça ! Personne ne vous a jamais rien dit ?
- Non.
- Personne ne vous a jamais averti que vous alliez dans le mur ?
- Non.
- Mais enfin, quand même ! Regardez les colonnes : explosion des dépenses, déficit budgétaire chronique, déficit structurel de la balance commerciale, chute de la croissance, chômage massif et maintenant récession, il y a bien eu un moment où vous avez eu des doutes ?
- Non. Vous non plus, d'ailleurs…
- Comment ça ?
- Vous ne m'avez jamais refusé un crédit….
- C'est vrai.
- D'ailleurs, c'est pour ça que je suis là.
- Quoi ? Un nouveau crédit ? Non, là franchement, ce n'est plus possible !
- Je sais, mais écoutez-moi bien.
- Dites toujours, mais encore une fois, vous exagérez…
- Il y a deux solutions. Soit vous me coupez les vivres, et je tombe dans l'austérité. Je limite mes dépenses, je sombre dans la récession, j'entraine avec moi mes voisins et mes amis. Nous annulons notre dette. Et vous perdez tout.
- Impossible, ça !
- Vous voyez bien !
- La seconde solution, c'est quoi ?
- Vous m'accordez un nouveau crédit. Je m'en sers pour relancer la croissance. Je redresse la situation, je dégage des bénéfices. Je vous rembourse, capital et intérêts, dans dix, vingt ou trente ans.
- Ça fait trente ans que vous me débitez la même sornette.
- Oui. Et ça fait trente ans que vous m'accordez des crédits.
…….
Cette fois, c'est vous qui ne dites rien. Alors ?
- Combien ?
- 4,5 milliards d'euros, à 3,25 % sur trente ans !
- Banco !
On ne peut pas imaginer dialogue plus surréaliste. Aucun banquier n'accepterait de le tenir avec un particulier, une entreprise ou une petite commune. C'est pourtant bien ce que fait régulièrement l'Agence France Trésor*, l'institution qui est chargée de lever des fonds pour l'Etat. 1 400 milliards 830 millions de dette, 90% du PIB… Les chiffres sont effarants. Mais pour les investisseurs institutionnels, "hedge funds" et autres fonds de pension, c'est une "bonne" dette. Ils se précipitent. Et ils nous précipitent, dans le ravin de la finance !
Etienne Desfontaines
(*) www.aft.gouv.fr
Le mille-pattes
Lorsque je l'aperçois, il prend du bon temps. Au soleil, sur la terrasse. La manœuvre du mille-pattes est paisible, bien huilée. Droite, gauche, il ondule élégamment. Je m'approche. Il se fige. Je me dis que le spectacle va être fabuleux : je vais voir l'animal s'enfuir… à toutes jambes ! Mais je n'y suis pas du tout : il replie toutes ses pattes ! Et il n'en utilise que quatre, pour filer et disparaitre dans une fente !
Drôle de bestiole. Un coup d'œil sur internet. J'apprends qu'il s'agit d'une scolopendre. Une bonne dizaine d'anneaux, parfois plus, une paire de pattes à chaque fois. Et l'affaire est compliquée ! En "temps de paix", l'animal ne mobilise pas ses pattes par paire ou par anneau. Il les sollicite une à une, tout le long du corps. En "temps de guerre", par contre, il ne requiert que quatre pattes. Le reste se tortille, pour suivre le mouvement ! Un coup d'œil dans ma mémoire. Une idée en emporte une autre. Je visualise tout à coup les centaines d'anneaux, qui guettent… la réforme territoriale !
Ils sont légion, dans le Nord Pas-de-Calais. Le président du Conseil Régional, Daniel Percheron, son armée de vice-présidents et toutes ses commissions… Le président du Conseil Général du Nord, Patrick Kanner, celui du Pas-de-Calais, Dominique Dupilet, leurs dizaines de vice-présidents et toutes leurs délégations… La présidente de Lille Métropole Communauté Urbaine (LMCU), Martine Aubry, ses 10 premiers vice-présidents, ses 12 autres vice-présidents, ses huit territoires et ses 14 conseillers délégués… La présidente en exercice de l'Eurométropole, Martine Aubry, encore elle, ses trois vice-présidents, et ses multiples intervenants flamands et wallons… Les communautés transfrontalières de Dunkerque et du Hainaut… Les dizaines d'intercommunalités que la préfecture est en train de mettre en place, de gré ou de force, dans le bassin minier, dans la plaine de Flandre ou dans les vallons de l'Avesnois… Les 1545 communes du Nord Pas-de-Calais, leurs maires, leurs adjoints, et leurs syndicats intercommunaux… Ce n'est plus un mille-pattes, c'est un myriapode dont on n’arrive plus à définir les contours.
C'est dans ce contexte que la ministre de la Réforme de l'Etat, de la Décentralisation et de la Fonction Publique, Marylise Lebranchu, une revenante des équipes de Lionel Jospin, aborde en ordre dispersé un Acte III de la Décentralisation. Elle n'élimine aucun cubitus du mille-pattes ! Elle tente seulement de lui donner un chef d'orchestre : le président de région, et elle affiche une volonté de mieux répartir les compétences. Mais elle fait face à des bastions plus solides que le mur de la défense sur les côtes de la Manche !
Reste un espoir. Que le "temps de guerre" survienne, que la pénurie provoque le sursaut du mille-pattes. Et que trois ou quatre leaders confirmés tirent la région vers le haut. En bonne intelligence avec son vrai moteur économique : le bureau de la CCI Nord de France, sous la houlette de l'ancien ministre de l'agriculture, ancien journaliste devenu banquier, l'infatigable pourfendeur de frontières visibles et invisibles, Philippe Vasseur.
Etienne Desfontaines
Utopie ou pas ?
L'idée vient du ministre délégué aux transports, Frédéric Cuvillier. Il a retoqué le projet de Canal Seine-Nord Europe, en donnant de la voix sur ses prédécesseurs et en remettant l'Etat à sa place: "Ce dossier est un mirage, qui a été porté au plus haut niveau de l'Etat", et en appelant l'Europe à la rescousse : "je compte présenter un nouveau dossier avec une demande de 30% de financement européen". Sans oublier de mettre les belges et les néerlandais, bénéficiaires de l'opération, à contribution ! En clair, pour le Nord Pas-de-Calais, le salut ne vient plus de Paris, mais de Bruxelles, d'Anvers et de Rotterdam !
Alors, jouons le jeu. Ne nous mettons plus au "nooord" de la France, mais au sud des pays du nord. Tordons le bras à nos structures napoléoniennes, oublions l'Etat, les départements et nos trente-six mille communes. Pour donner la préférence à l'Europe, à la Région et aux grandes métropoles. L'image devient beaucoup plus nette ! Prenons des exemples.
1 – Nous pourrions rassembler toutes les communes inférieures de 3000 habitants dans des entités communales semblables à ce qui existe en Belgique depuis 1980. Nous pourrions rassembler le Conseil Régional et les deux Conseils Généraux du Nord et du Pas-de-Calais dans une seule assemblée, dont les compétences seraient réorganisées et étendues à certaines compétences actuelles de l'Etat. Cette nouvelle assemblée, élue au suffrage universel, aurait vocation à créer des liens renforcés avec la Flandre et le sud des Pays-Bas, pour former à terme un "Länder" européen, dont la masse critique serait suffisante pour s'imposer au niveau international.
2 – Nous pourrions imaginer que les ports de Boulogne, Calais, Dunkerque, Zeebrugge, Anvers et Rotterdam, organisent leurs activités et fédèrent leurs efforts, pour créer une offre portuaire internationale de grande envergure sur le littoral de la Manche.
3 – Nous pourrions donner à l'Eurométropole de Lille-Kortrijk-Tournai toutes les compétences de LMCU, des communautés de communes de Courtrai et de Tournai.
4 – Nous pourrions doubler les lignes TGV entre Lille, Paris, Londres, et Bruxelles, créer une ligne TGV à travers la Flandre pour rallier Amsterdam sans passer par Bruxelles, doubler aussi l'autoroute A1 à l'entrée de la région et l'A17 en direction de Gand, Anvers et Rotterdam, et fédérer les plateformes aéroportuaires de Lille-Lesquin, de Flandre et des Pays-Bas.
5 – Nous pourrions lancer un programme d'insertion des travailleurs du Nord Pas-de-Calais en Flandre, qui manque clairement de main d'œuvre : harmonisation administrative, apprentissage de la langue, réorganisation des transports locaux entre Lille, Courtrai et Gand.
6 – Nous pourrions créer un choc culturel semblable à celui du Louvre-Lens en installant un nouveau Guggenheim, musée d'art moderne et contemporain, quelque part en bord de Manche, qui fascine le monde entier par sa modernité et son audace créative.
7 – Nous pourrions en terminer avec les industries du siècle dernier (acier, automobile, nucléaire) et attirer en bord de Manche des productions du XXI° siècle : aérospatial, santé, luxe, design, nouvelles énergies, informatique industrielle et communication….
Emettre de pareilles idées relève évidemment de l'utopie. Mais l'autoroute A1, le tunnel sous la Manche, le TGV nord de France et l'ensemble Euralille, ont d'abord été des utopies, avant de prendre réalité !
Etienne Desfontaines
Génération Z
Quelle histoire sommes-nous en train d'écrire ? Quel monde sommes-nous réellement en train de construire ? On se souvient de l'expression de Jacques Séguéla, en 2009 sur le plateau de Télématin (France 2) : "si à 50 ans, on n'a pas une Rolex, on a raté sa vie !" L'argent roi. Tel était, pensions-nous, le credo de notre société de consommation. Ce qu'on a oublié, c'est que le célèbre publicitaire est revenu sur sa déclaration trois jours plus tard, dans le Grand Journal de Canal Plus : "c'est la plus belle connerie de ma carrière, a-t-il lâché devant Michel Denisot, j'ai eu des mots qui ont dépassé ma pensée." Un aller-retour fulgurant, qui laissait présager un autre futur.
Quatre observations viennent valider le fait, en mars 2013 : l'avènement d'un prophète, le nouveau désarroi du monde de la finance, les aspirations de la génération "Z" et le succès confirmé d'un musée en terre minière. 1 – Le prophète. Le pape François annonce d'emblée la couleur : "je voudrais une Eglise pauvre, pour les pauvres !" Et il met ses actes en cohérence avec son discours. C'est un retour aux sources pour l'Eglise. C'est une inversion culturelle radicale pour toutes les sociétés imprégnées, l'Europe en tête, par la religion chrétienne. 2 – La finance. On pensait la crise de 2008 loin derrière nous. Le drame de Chypre vient heurter tous les esprits : tout le monde est tenté de jeter le bébé (le paradis bancaire) avec l'eau du bain. Le mythe du compte bancaire bien rempli et sécurisé, première source de bonheur, est frappé de plein fouet. 3 – La génération "Z". Elle vient de se manifester dans une opération des Rotary Clubs de Lille et de Templeuve, fièrement intitulée : "Bravo les jeunes !" Ils ont 18-20 ans, des idées, et des parrains bien implantés dans le monde économique. Quinze projets sont sélectionnés. Le premier prix surgit : il est culturel et solidaire ! Il s'agit de monter une comédie musicale qui intègre des enfants à efficience mentale limitée. Le deuxième est encore culturel, et écologique. On récupère des pièces de carrosserie, pour en faire des fauteuils "design". Le troisième est avant tout solidaire. On propose un panier mobile pour fauteuil roulant, bien pratique dans les rayons de supermarché. Pas la moindre trace de "bling-bling" ! Beaucoup de lucidité et d'idéalisme, beaucoup de maturité aussi, tous les observateurs le disent, dans cette première génération du troisième millénaire. 4 – Le musée. Ce n'est pas un "new deal" économique, qui préside à la résurrection du territoire de Lens-Liévin. On y fait de nombreux investissements, mais pas plus qu'ailleurs. C'est un investissement culturel inédit : le Louvre-Lens. La force d'attrait qu'il exerce est inouïe. Ici, l'histoire et la beauté sont les premiers ingrédients d'une nouvelle vie !
On ne peut pas être plus clair. Nous avons tourné la page de la "Rolex". Nous ouvrons une page d'abord culturelle. Même si – c'est une autre caractéristique criante de la génération "Z" – nous ne savons pas encore… où nous allons !
Etienne Desfontaines
LA GRENOUILLE
C'est une histoire vieille comme le monde. Al Gore l'a utilisée dans son film : "Une vérité qui dérange". Si on plonge subitement une grenouille dans un bassin d'eau chaude, elle ne fait qu'un bond ! Elle se sauve. Si on la trempe au contraire dans l'eau froide, elle y reste. Et la température monte. Au début, ça la fatigue un peu, elle ne s'affole pas. Ensuite, ça devient trop chaud, mais elle s'est amollie. Elle supporte. Jusqu'au moment où l'eau entre en ébullition : elle est cuite !
Jetons-nous à l'eau ! Il y a du monde dans le bassin. Nous savons tous en France que nous allons dans le mur. Dans cinq ans, c'est sûr, nous serons plus pauvres. Le montant de la dette, le déficit budgétaire, celui de la balance commerciale, les impôts toujours plus lourds, la précarisation de l'emploi, le chômage qui caracole au-dessus des 10%, la diminution annoncée des pensions de retraite et les dépenses de santé qui grimpent aux rideaux, nous commençons à taper dans le bas de laine, il n'y aura bientôt plus de réserves. C'est chaud, nous avons toutes les raisons de sortir du bain. Mais nous nous sommes amollis, nous ne bougeons plus.
Il nous reste juste la force de nous chamailler. Le PS et l'UMP le savent bien, qui seront bientôt à la merci des populistes ! Pendant ce temps-là, les mesures du gouvernement Ayrault restent tièdes. Il procède à des économies forcées. Il parle de réforme, mais il y va à petits pas. Il ne va pas vraiment toucher, c'est un exemple fort, au millefeuille territorial : il lui suffit de changer les noms, de répartir autrement les compétences, de rassembler ici et là deux départements, et le tour est joué. Mais la dépense reste la même. Les investisseurs ont fui la France. Les ventes de voiture fondent comme neige en Arctique. L'économie va au plus mal, et nous n'avons plus de solutions. Nous n'osons même plus ouvrir les fenêtres, de peur de prendre froid. L'Europe souffle un vent mauvais.
Il faut être clair : nous ne sommes pas loin du stade de l'ébullition. Nous avons raté l'étape essentielle de la présidentielle, pour nous réveiller et nous dire la vérité. Les déçus du président se comptent désormais par milliers. Il est temps de nous administrer une bonne douche froide. Il y a des prophètes pour cela, comme notre Jean-François Kahn national, qui évoque la Libération, le rassemblement des gaullistes, des communistes, des royalistes et des socialistes autour du Général De Gaulle, et qui hurle samedi soir dans le talk-show de Thierry Ardisson, "Salut les Terriens" : "dans la situation où nous sommes, pourquoi est-ce qu'on ne mettrait pas tout le monde autour de la table, pour dire devant le pays, franc jeu, vous, vous, et vous : à quel sacrifice êtes-vous prêts ? Qu'est-ce que vous pouvez lâcher, qu'est-ce que vous pouvez donner au pays ?" Mais personne n'écoute jamais les prophètes. On les reconnait plus tard. Après le cataclysme ou la révolution.
Etienne Desfontaines
CAFE PHILOSOPHE
Vous êtes prêts ? Alors, on y va. Nous sommes un matin de février. La radio et le smartphone crachent les nouvelles. Le flot est dense, les sensations sont fortes. On en sort le souffle coupé.
1 – L'Assemblée Nationale procède au vote solennel de la loi sur le Mariage pour Tous. 2 – Benoit XVI renonce à aller au bout de son pontificat. 3 – L'armée française est sur le qui-vive à Gao. 4 – La Corée du Nord vient de procéder à un essai nucléaire. 5 – Le robot Curiosity a réalisé son premier forage sur Mars. 6 – Sanofi, Arcelor Mittal, Goodyear et PSA : les plans sociaux tombent en cascade. 7 – Les enseignants sont en grève : ils contestent la réforme des rythmes scolaires. 8 – Les dirigeants européens accouchent d'un budget au rabais pour une Europe en panne. 9 – La puissance financière du PSG qatarien affronte et renverse (2-1) la quasi-banqueroute du club espagnol de Valence. 10 – Le cheval remplace le bœuf dans le dédale de la chaîne alimentaire en Europe. 11 – Les trois institutions territoriales d'Alsace, le Conseil Régional, les Conseils Généraux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, préparent leur fusion…
Fin de la séquence. Je pose ma tasse de café. Je rembobine mentalement la bande son. Je suis interloqué. Pas un de ces sujets n'est anodin. Tous impactent profondément notre façon de vivre. Tous sont des témoins des mutations profondes, dans lesquelles nous sommes engagés. Politiques, économiques, écologiques, sociales, culturelles et éthiques. Je les reprends dans l'ordre. La famille, la religion, la défense, la prolifération nucléaire civile ou militaire, l'espace, la reconversion industrielle, l'éducation, la perte de croissance en Europe et le joug de la finance, le dérèglement alimentaire, l'urbanisation de la société et les nouvelles gouvernances. Plus rien de tout cela ne ressemble à rien de ce que nous avons connu dans la seconde moitié du XX° siècle. Les règles du jeu ont changé. Le jeu lui-même, la table et les partenaires, n'ont plus la même configuration.
Qui plus est, tout est lié. Il n'est pas question, par exemple, de traiter le problème de l'éducation sans tenir compte de ce qui se passe dans les familles, dans les entreprises, sans évoquer la culture chrétienne aujourd'hui bousculée de la civilisation occidentale. Il n'est pas question non plus d'envisager la réforme territoriale sans faire sortir les grandes aires urbaines du carré de l'Etat pour les installer directement au sein de l'Europe. Et il est impossible d'aligner une défense efficace, sans la soumettre à la fois à des accords internationaux et à une rude contrainte budgétaire. Et ainsi de suite…
Nous avons la fâcheuse habitude de prendre les questions les unes derrière les autres. Et de les étiqueter comme des bocaux sur une étagère. Nous n'y arriverons pas de cette façon. Il nous faut une nouvelle épine dorsale. Une nouvelle façon de concevoir l'homme et le monde. Il est urgent de convoquer la philosophie, et sa sœur la culture, tous les "Socrate" et tous les "Michel-Ange" de la planète... autour d'un café !
Etienne Desfontaines
Tom et Louise
Tom a dix ans. Des grands yeux noirs, une dégaine de gamin de Paris et des questions en pagaille derrière son regard effronté. Il a deux mamans. Une vraie, celle qui l'a porté dans son ventre. Elle lui a tout raconté, avec des photos et même une vidéo de sa naissance. Et une autre. Il ne sait pas comment dire, c'est plus qu'une copine, elles s'aiment et elles lui donnent toutes les deux beaucoup de tendresse. Jusque là, c'est clair. C'est après que ça se complique. Un homme, une femme, un spermatozoïde, un ovocyte : on apprend ces choses-là à l'école. Alors sa vraie maman lui a expliqué : le donateur, le gynécologue, l'insémination, sa grossesse et sa naissance. Elle l'aime profondément, comme il est venu et tel qu'il est, elle le lui a dit. Il n'est pas malheureux, loin de là, mais il y a une partie de lui-même qui lui échappe. Un donateur, c'est un papa ? C'est qui ? Il est petit, il est grand, il est comment ? Il est où ! La génétique est impitoyable, qui trace le destin de Tom. Le priver à jamais de la moitié de son origine, c'est lui faire une violence inouïe. C'est esquisser le portrait de ses grands-parents paternels dans une carte génétique, sans en dessiner vraiment le visage. C'est tuer dans l'œuf l'espoir de les voir un jour réunis à la table de Noël !
Louise n'a pas quatre mois. Une petite tête ronde, des bras et des mollets potelés, un gazouillis à faire chavirer le cœur de ses deux papas, qui se disputent le droit de se lever la nuit pour aller la changer ! Elle n'a pas les mots pour le dire, elle n'en a même pas conscience, mais elle a tout imprimé depuis le début. Le battement de cœur de sa maman, son souffle, sa voix, ses agacements, sa façon de marcher, son rire et ses pleurs. Elle s'est nourrie de son sang, elle s'est pelotonnée dans son placenta. Et puis le moment venu, le premier cri lancé à la face du monde, on l'a posée entre ses seins. Elle en connait l'odeur, la douceur, elle en reconnaitrait le granulé et la chaleur parmi tous les autres, elle y a trouvé le premier réconfort de l'être humain. Elle n'est pas malheureuse, loin de là, mais elle a tout perdu : l'intimité d'un corps dont elle garde un souvenir absolument nécessaire et précieux pour son développement. Son vrai papa lui expliquera : son sperme, le don d'un ovocyte, la mère porteuse. Il faudra le faire avec précaution, parce que le fait est indiscutable : elle en percevra la double violence. On lui rapportera peut-être un jour la couleur des yeux de sa maman biologique, et la teneur du sang de sa maman physiologique. Mais aura-t-elle jamais l'occasion d'en évoquer la tendresse ?
Tom et Louise, il faut le savoir, nous regardent droit dans les yeux. Répétons-le, ils ne manquent pas d'amour. Il leur manque seulement un bras, une jambe : la moitié de leur ascendance. Et ils n'ont qu'une envie : siéger à la table du Conseil National d'Ethique (CNE), élever la voix à la tribune de l'Assemblée, défiler avec leurs revendications d'enfants – sans les parents – entre Bastille et Nation, et tenir la plume de celui ou celle qui signera les décrets d'application de la prochaine Loi sur la Famille !
Etienne Desfontaines
Malistan
Il est de bon ton de soutenir nos armées. C'est ce qui se dit, mais c'est en réalité beaucoup plus que cela, en temps de guerre. J'ai le souvenir des propos du Général Jean-Paul Monfort, l'ancien gouverneur de la place de Lille (2006-2009), lors d'une interview en janvier 2012. Nous parlions de l'Afghanistan. Il s'inquiétait de "l'indifférence, de l'a-militarisme, de la distance qui s'installe entre l'armée et la population", et il avait eu un mot très fort. "Quand je suis sur le terrain, m'avait-il lancé les yeux dans les yeux, ce n'est pas mon arme que je porte, c'est la vôtre !" C'est exactement ce que les 3500 hommes de l'opération Serval sont en train de faire dans le Sahel. Ils portent nos armes, et ils s'en servent. Ils nous défendent, au prix de leur vie et du malheur de leur famille.
Cela dit, nous considérons aujourd'hui le fait de guerre, comme nous analysons la maladie avant de la présenter au médecin. Le secret-défense est de plus en plus ténu, face à l'assaut d'internet. Nous interrogeons nos dirigeants, dont le Chef des Armées, avec de plus en plus d'exigences. Et il se trouve que le président Hollande n'est pas le Général De Gaulle, dont l'expérience était évidente, ni le président Mitterrand, qui était né pendant la Grande Guerre, qui avait assumé des responsabilités pendant la seconde guerre mondiale, puis évolué en politique pendant la guerre d'Algérie, avant de lancer le pays dans la guerre du Golfe. Tout le monde convient aujourd'hui que le lieutenant-colonel de réserve François Hollande a enfilé le costume de Chef des Armées. Mais tout le monde sait aussi qu'il a voulu et obtenu une annulation de décision de réforme de service militaire pour myopie, qu'il a suivi le peloton des élèves officiers de réserve (EOR) à Coëtquidan, avant de fréquenter l'école d'application du Génie à Angers et de faire son temps au 71ème régiment d'infanterie du Génie d'Oissel. A côté de chez lui.
Son inexpérience est patente. Deux interventions récentes le démontrent. La première, il est à Dubaï, le mardi 15 janvier. Il énonce les objectifs de l'armée française au Mali. On lui demande ce qu'on va faire des terroristes, si on les retrouve… Il répond : "les détruire !" Avant de se reprendre : "les faire prisonniers, et faire en sorte qu'ils ne puissent plus nuire à l'avenir." Il applique dans son premier réflexe la terrible loi de la terre brûlée. Il est à cent mille lieux du respect des lois de la guerre, définie par nos démocraties. La seconde, cette semaine, en marge d'une rencontre à l'Elysée, avec le premier ministre polonais Donald Tusk : " Nous sommes en train de gagner cette bataille", lance-t-il à un parterre de journalistes médusés. Il ne faut vraiment pas connaitre le désert, pour asséner pareille contre-vérité. La bataille du Sahel et du Sahara ne fait que commencer. Les islamistes se sont dispersés. Il va falloir aller les chercher dans l'Adrar des Ifoghas et dans bien d'autres repaires montagneux. Comme les talibans, à la frontière de l'Afghanistan et du Pakistan. On sait ce qu'il en advient.
Etienne Desfontaines
L'enfance oubliée
Notre société est en mal d'enfance. Sans parler des cas – tragiques et récurrents – de maltraitance, trois exemples récents viennent le prouver. Le projet de loi sur le "Mariage pour tous", la réforme scolaire de Vincent Peillon, et une "photo" de soirée courante entre amis.
Le "droit de l'enfant"
Le "Mariage pour tous" divise l'opinion. Ses partisans en appellent à l'égalité des couples. Ses opposants pointent du doigt la filiation, ils répondent qu'égalité n'est pas similitude, et que le "droit àl'enfant" n'est pas le "droit de l'enfant" ! C'est un slogan qui fait écho à la Convention Internationale des Droits de l'Enfant (article 3), adoptée par l'ONU en 1989 : "Dans tous les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale." Le Conseil Supérieur de l'Adoption* lui aussi s'en est ému, dans une étude d'impact publiée en 2012. Il fait état "de son inquiétude devant la difficulté de concilier des droits au bénéfice des personnes de même sexe et le caractère prioritaire de l'enfant." L'une et l'autre rappellent qu'on ne se met jamais assez à la place d'un enfant, qui se perd aujourd'hui dans le dédale des affections perdues et contrariées, au fil des exigences des adultes (divorces, recompositions, Pacs et mariages gay) par souci de liberté et d'égalité !
Cinq jours d'affilée
La réforme scolaire de Vincent Peillon part avec de bonnes intentions. Elle relance la formation des maîtres, elle crée des postes dans les zones défavorisée, elle prévoit l'accueil des enfants de moins de trois ans. Mais elle butte sur le premier obstacle venu : le rythme scolaire. En 1969, on avait installé une solution équilibrée : deux jours de travail (lundi, mardi), une grasse matinée le mercredi, deux jours et demi de travail (jeudi, vendredi, samedi matin), une grasse matinée le dimanche. En 2008, on a supprimé le samedi matin. On veut revenir aujourd'hui à quatre jours et demi. Mais pas le samedi, le mercredi matin ! Les parents sont contents, ils ont le week-end complet. Les maîtres refilent les heures complémentaires aux agents municipaux. Qui se soucie de l'enfant, qui va se lever cinq jours d'affilée dès potron-minet ?
Parentage numérique
Table impromptue, apéritif enjoué, c'est une soirée banale entre amis. Les enfants sont de la partie. Enfin, c'est ce qu'on croit. A peine arrivés, une bise aux convives, ils disparaissent dans les canapés avec des tablettes et des iPhones. Ils picorent plus qu'ils ne mangent. On ne les entend plus. Eux ne perdent rien, par contre, de la conversation d'adultes qui démarre. La bonne chère aidant, les éclats de voix se multiplient : ils enregistrent tout. Ce sont les oubliés de la soirée. Ils ne "réapparaitront" qu'au moment de quitter les hôtes…
Un jour, il faudra que nous prenions nos enfants pour ce qu'ils sont. Des êtres fragiles, en devenir. Un jour, nous réaliserons, mais il sera sans doute trop tard, qu'il ne suffit pas de les occuper. Il faut aussi s'en occuper.
Etienne Desfontaines
Tunisie, l'enfance de la démocratie
Nous l'appellerons Pauline D. pour satisfaire à un souci de discrétion. Blonde, les yeux bleus, elle vient de passer la trentaine, elle est "Solar Project Development Manager" dans une entreprise pionnière dans le domaine de l'électronique et de l'énergie*… Elle débarque fin décembre à Kebili, dans le sud tunisien. Oasis classique, hôtel confortable, liaisons internationales. "Business as usual". Il s'agit pour le coup d'inaugurer une centrale solaire, qui alimente un dispositif d'irrigation. Un début d'autonomie énergétique, une installation qui révolutionne la façon de concevoir la vie aux portes du désert. Une réception est organisée. Tout est prêt. La presse est convoquée.
Sauf que… notre "business woman" a un invité de marque. Les ordres claquent dans les couloirs de l'hôtel, les gardes du corps prennent position. C'est le président tunisien en personne, Moncef Marzouki (photo, à gauche), qu'on installe à dix mètres de sa chambre. Costume chiffonné, chemise ouverte, c'est un président provisoire et contesté. Le gouvernorat de Kebili est à deux pas de celui de Sidi Bouzid. Le monde entier s'en souvient : c'est là que le suicide par le feu du jeune Mohamed Bouazizi avait embrasé la Tunisie, jusqu'à faire tomber le régime de Ben Ali. Le président a voulu y célébrer le deuxième anniversaire de la révolution, avant de rallier Kebili. Il a été accueilli par des projectiles. Le fameux cri du printemps arabe : "dégage !" lui résonne encore dans les oreilles.
Chômage, pauvreté, menace de prise en main de l'Etat par des fondamentalistes : la population hésite. Elle gronde de nouveau. Elle a besoin d'écoute et de partage. Elle a aussi besoin de signal fort, pour se prendre en main. C'est ce que notre "business woman" a compris. On lui a demandé si elle voulait un service d'ordre pour l'inauguration de sa centrale. Elle l'a refusé. Elle rassure le patron de son entreprise (au centre), qui a fait le déplacement d'Europe. Elle a multiplié les contacts avec les habitants : les décideurs locaux, ceux qui vont entretenir la centrale et ceux qui vont en bénéficier. Elle les a formés à l'énergie solaire. Elle a fait le choix d'entrer dans le quotidien de ses partenaires, de s'adapter à leur culture. "C'est le moment d'aller en Tunisie, clame-t-elle, pour investir ! Ils ont des solutions, ils ont des savoir-faire, il faut les repérer et en faire une base de travail."
Tout le staff du président était aux aguets. Pas une barrière, pas un cordon militaire, autour de la centrale. Il ne s'est rien passé. Ou plutôt, si. Les familles, les jeunes sont venus voir. Les exploitants ont évoqué leurs soucis avec le président, ils ont dit ce qu'ils entreprenaient, et ce dont ils avaient besoin. L'inauguration a été l'occasion d'un vrai moment de démocratie. Elle est là, la Tunisie. Elle n'est pas seulement à Hammamet ou à Djerba. Il est urgent d'y aller, sans attendre la stabilité politique. Il est urgent d'y soutenir les premiers pas d'une enfant, qui s'appelle… la démocratie.
Etienne Desfontaines
(*) www.soitec.com
# 2013
La mode est au "tweet". En anglais, c'est un gazouillis, un pépiement d'oiseaux. Ça sonne comme le chant d'une alouette dans un ciel d'été. Des mélodies par centaines, des trilles à n'en plus finir. On les entend aussi lorsque tout ce qui vole se met à chanter, l'œil vif et la patte nerveuse, avant même le lever du soleil ! Le "tutti quanti" des petits matins de printemps est une merveille. Cela dit, pour les musiciens avertis, pour un Olivier Messiaen* (1908 – 1992) par exemple qui a reproduit le thème de 400 espèces d'oiseaux, le "tweet" est à la fois d'une extrême simplicité et d'une incroyable complexité.
Simplicité, parce qu'on a affaire le plus souvent à des motifs répétés. Trois ou quatre notes, pas plus. Brèves, longues, reprises à l'infini. Complexité, parce que c'est un monde de sonorités et de syntaxes musicales qui n'ont rien à voir avec le clavecin bien tempéré de Jean-Sébastien Bach ! Le quart et le huitième de ton sont monnaie courante. Et côté rythme, c'est un enfer ! Nos batteurs de caisses en fond de scène d'un concert de Hard Metal peuvent aller se rhabiller : il leur faudrait huit bras et quatre pieds pour atteindre, toutes proportions gardées, le premier degré de puissance et de nuance de la gente ailée ! "Pour les reproduire, raconte Olivier Messiaen, l'auteur du "Réveil des Oiseaux" (1953), je procède par agrégats de notes, c'est une méthode additive, il n'y a pas d'harmonie, pas de fonction tonale ou modale".
Disons les choses autrement : quand on parle de "tweet", une chatte musicienne n'y retrouverait pas ses petits ! Et transposons. Le "tweet" du XXI° siècle a-t-il encore quelque chose à voir avec le chant des oiseaux ? La réponse est oui. Celui qui a défrayé la chronique au moment des élections nous a irrémédiablement fait penser à la jacasserie d'une pie ! Et la contrainte des 140 signes ne peut que nous rappeler l'unique et bref cri du moineau, toujours couvert par le bruit de la ville ! Il faut avoir les plumes colorées aujourd'hui, on le sait, il faut être un grand de ce monde, un ara chamarré comme un artiste ou blanc immaculé comme le pape, pour avoir des "followers" par centaines et se faire entendre au pays du "tweet". Pire : c'est un monde sans pitié. Un "tweet" maladroit lâché au cœur d'une nuit arrosée, un soir de nouvel an par exemple, peut vous exploser à la figure. "Re-tweeté", tel est son destin, il ira droit là où il ne doit pas aller, guidé par le premier clic indélicat qui n'attend que ce plaisir-là. "Tutti quanti" garanti et dissonance assurée, dès le point du jour !
Moralité : s'il vous prend l'envie d'adresser un "tweet" au monde entier le soir de la Saint-Sylvestre, n'oubliez pas le moineau… Et brossez-vous les plumes, soignez votre ramage et votre langage : il y a des paillettes, mais il n'y a pas que du beau monde, là où vous allez. @amis du blog d'André Soleau, bonne année #2013 !
Etienne Desfontaines
(*) Olivier Messiaen, pianiste et organiste parisien, un des compositeurs les plus influents de musique contemporaine
Marions-les, marions-les
C'est un des arguments forts des partisans du "mariage pour tous". L'obscure ministre déléguée à la famille, Dominique Bertinotti (photo), l'assène régulièrement : "la loi ne va pas créer quelque chose de nouveau, dit-elle, elle ne fait que s'adapter à des évolutions de société profondes." Tout est dit. Le mariage est une institution qui a vécu. On vit en union libre. On divorce aussi vite qu'on passe devant le maire. On se "pacse". On se marie entre homosexuels. On recompose les familles à tout vent. "Aujourd'hui, dit encore la ministre, il n'existe plus un modèle familial, mais des modèles familiaux qui sont tout aussi respectables les uns que les autres. Cette loi est une manière de reconnaître leur diversité. C'est en cela qu'elle représente une véritable avancée pour tous !"
Le raisonnement est clair, mais deux mots attirent l'attention. Cette loi ne ferait donc que "s'adapter" à des évolutions de société, et les "reconnaitre" ?… Dominique Bertinotti a été maître de conférences d’histoire contemporaine à l'université Paris VII, avant de grandir dans l'ombre de François Mitterrand. Elle devrait savoir que les grandes lois, celles qui marquent une société, ne sont pas celles qui s'y adaptent, mais celles qui la transforment pour la doter d'un peu plus d'humanité. Les lois de Jules Ferry ont été de cet ordre-là, le droit de vote donné aux femmes et l'abolition de la peine de mort aussi.
Dans le cas présent, la question n'est pas de savoir si on va donner le droit aux homosexuels de vivre ensemble, sous une forme juridique comparable à celle des hétérosexuels. La notion d'égalité suffit à y répondre. La question est de savoir ce qu'il va advenir de l'homme, dans le millénaire que nous venons d'ouvrir. Parce que le mariage "gay" pose naturellement le problème de la filiation. Le nouveau patron du PS, Harlem Désir, vient d'ailleurs de s'engouffrer dans la brèche. Les amendements pleuvent : adoption, Procréation Médicale Assistée (PMA), Gestation pour Autrui (GPA), ils vont donner de la couleur aux débats ! Ce sont aussi des "évolutions" prévisibles.
Du coup, on peut en être sûr, le sujet phare autour de la buche de Noël sera le suivant : un enfant peut vivre un grand amour filial avec un parent adoptif, mais il arrive toujours un moment où il recherche ses origines biologiques. L'hérédité est une donnée essentielle de la vie. Tous les médecins le disent. A ce moment-là, c'est lourd de sens : l'enfant constate une distance naturelle entre ce qu'il est vraiment, son ADN, ses traits physiques et psychologiques, et ce qu'il lit sur le visage de ses parents adoptifs. C'est cette distance-là qu'il faut penser maintenant, elle sera une des composantes essentielles des prochaines générations.
Poussée dans ses retranchements sur le sujet, la ministre s'est drapée dans une réponse littéralement ahurissante : "des questions supplémentaires émergent, a-t-elle dit, elles ont besoin d'être travaillées…" En clair, elle voit bien que le train de la vie vient d'entrer dans un tunnel. Mais elle ne pilote rien, elle est dans le dernier wagon.
Etienne Desfontaines
La liberté
guidant le Nord
Elle a fait une entrée remarquée au Louvre-Lens, elle domine la métropole du haut de la tour du Conseil Régional. C'est tout un symbole, c'est "La Liberté guidant le peuple" d'Eugène Delacroix (1798 – 1863). Enthousiasmante, mais aussi inquiétante. Parce qu'elle pose une série de questions : qui est aujourd'hui le peuple du Nord Pas-de-Calais ? De quoi devons-nous nous libérer, au point de monter sur les barricades ? Pourquoi faire ? Y-a-t'il seulement un espoir, de l'autre côté de la barricade ?
Le moins qu'on puisse dire, c'est que la réponse peut être surprenante. Il ne faut surtout pas céder à la tentation de revenir au socialisme des années 30, lancer une nouvelle fois le peuple ouvrier contre la classe dirigeante. Nous sommes durs au travail, durs à la souffrance. Nous sommes capables de mener des grèves qui font plier le pouvoir, nous le savons. Le Nord, terre d'accueil et de travail, nous ne devons surtout pas l'oublier. Mais nous devons le concevoir autrement. Imaginer que nos prédécesseurs ont été des précurseurs. Le charbon, l'acier, le textile : ils ont pris le virage en tête de la fin du XIX° siècle. C'est une époque où le Nord a attiré du monde, exporté son savoir-faire, transformé un territoire au point de le faire entrer dans le patrimoine mondial de l'UNESCO.
La barricade est ailleurs. Elle est moderne : c'est un plafond de verre ! Nous avons beau faire, c'est une image qui nous colle à la peau. Nous sommes au nord de Paris, au nord de la Loire, voilà tout. Pour un bordelais, un lyonnais ou un marseillais, le film de Dany Boon ne nous a pas aidés sur le sujet, monter dans le "noooord", c'est descendre en enfer. Nous le pavons même de mauvaises intentions, tous les ans, pour les concurrents du Paris-Roubaix. On en rit, mais toutes les études le disent : c'est une limite, que nous nous imposons à nous-mêmes et que nous opposons à nos hôtes.
Alors, il faut prendre le taureau par les cornes. Renverser la table, changer de paradigme avant tout le monde. Briser le verre de la barricade. Imaginer que les anciennes souverainetés nationales, départementales et communales vont s'effacer au profit des souverainetés régionales et européennes. Et poser le nord mentalement… au sud des pays du nord ! Animer une eurorégion, qui s'insère dans la fantastique mégapole qui est en train de surgir le long de la Manche, entre Amsterdam, Londres et Bruxelles. C'est elle qui va peser en Europe dans cinquante ans, tous ports confondus, tous réseaux ferroviaires, routiers et fluviaux confondus, toutes langues et toutes instances dirigeantes confondues ! Nous devons la penser, l'organiser. Elle attire déjà des compétences, des innovations industrielles et commerciales du monde entier. Souvenons-nous qu'avant d'avoir été français, nous avons été flamands ou wallons-picards ! Demain, nous serons européens. Voilà tout. C'est là notre révolution. Elle fait déjà craquer les édifices politiques, elle bouleverse les données économiques. Elle a la culture pour drapeau.
Etienne Desfontaines
"T'es ministre,
Tu dois faire gaffe"
C'est une admonestation. Selon l'hebdomadaire Le Point, elle aurait été proférée par le Premier Ministre, Jean-Marc Ayrault, porteur du projet d'aéroport de Notre-Dame des Landes, à l'encontre de son jeune ministre écologiste chargé du Développement auprès du ministre des Affaires Etrangères, le journaliste Pascal Canfin (photo) que tout le monde ne connait pas encore. Il aurait osé dire, belle velléité de camper une conviction, "qu'il se serait joint aux manifestants s'il ne faisait pas partie du gouvernement…" Autres temps, autres mœurs : on se souvient de l'algarade d'un Jean-Pierre Chevènement, ministre d'Etat, ministre de la Recherche et de la Technologie, qui avait lancé le fameux "un ministre ça ferme sa gueule, ou ça s'en va !" avant de l'ouvrir effectivement et de claquer la porte du gouvernement Mauroy ! Nous étions en 1983. François Mitterrand était président de la République. La rigueur avait fait son chemin dans l'esprit de la majorité socialiste, la grandeur gaullienne, l'ambition pompidolienne, les effets de manche giscardiens et la vision mitterrandienne avaient cédé le pas à la nécessité de composer avec la réalité, mais la plupart de nos hommes politiques avaient encore du panache !
Le jeune ministre écologiste apprendra. Là n'est pas la question. Il a toute sa carrière devant lui. La réaction du Premier Ministre, par contre, est significative de l'erreur de casting du président de la République. Un "T'es ministre, tu dois faire gaffe" parait bien fade et ne relève pas d'une autorité solidement établie, du charisme du patron qui entraîne ses hommes vers le haut, d'un chef d'équipe qui sépare le bon grain de l'ivraie et qui montre le chemin. Dans un cas comme celui-là, la remontrance ne suffit pas. C'est une sanction qui doit tomber. Elle apprendra à l'équipe qu'on ne tergiverse pas avec la solidarité nécessaire, que ce soit en acte ou en parole, et qu'on emploie le "nous" avant le "je" pour traiter d'un sujet ou aborder une situation qui concerne l'entreprise ou l'institution à laquelle on a choisi d'appartenir. Elle apprendra aussi au jeune ministre à ne pas se contenter d'un demi pas de travers, à prendre ses responsabilités, à faire de vrais choix et à imposer ensuite sa volonté à tout ou partie de son entourage, par son intelligence politique et sa force de conviction.
Au jeu des synonymes, répétons-le, l'admonestation n'évoque donc qu'une simple réprimande, un avertissement ou une leçon. En langage juridique, c'est pire, ce n'est qu'une mesure éducative d'un juge… pour enfant. On est loin de la réaction attendue d'un chef de gouvernement qui tranche, et qui profite de chacune de ses interventions pour donner de l'allure et du sens à ce qu'il entreprend. Pour le pays et pour chacun de ses collaborateurs.
Etienne Desfontaines
LE CARRE MAGIQUE
Qui n'a jamais joué à ce jeu-là ? (photo) On nous demande de relier les 9 points du carré en quatre traits, pas un de plus, sans lever le crayon. Gomme à la main, le scénario est immuable, on se démène : un trait, un autre, vertical, oblique, horizontal : on n'y arrive pas, il manque toujours un point ou une barre ! On retourne la feuille, on recommence. Jusqu'au moment où… (réponse ci-dessous)
Bon sang, mais c'est… bien sûr ! Il faut oser, voilà tout ! Il faut sortir du cadre ! Aller au-delà du troisième point, faire ce qu'on interdit aux enfants dès le premier coloriage : ne pas hésiter à déborder ! Sortir du périmètre dont personne n'a jamais dit qu'il constituait une limite, transgresser un interdit que nous nous sommes mis à nous-mêmes, imaginer un monde plus vaste et libérateur de nos angoisses. En clair : ouvrir les portes et les fenêtres, changer de boussole, partir à l'aventure, nous laisser surprendre par une réalité à laquelle nous n'avons pas été préparés.
La leçon de choses prend une tournure intéressante, quand on l'applique à la dernière "réforme" de l'Education Nationale. Il y a cent trente ans, en 1882, le ministre de l'instruction publique Jules Ferry instaure l'enseignement primaire obligatoire. Les écoles fleurissent, garçons, filles, de chaque côté de la mairie, dans toutes les communes de France. Les hussards noirs de la République entreprennent leur œuvre d'instruction massive : pas un enfant n'échappe à la dispensation collective du savoir, enfermé dans un espace clos. Depuis, rien n'a changé. Nous abordons le XXI° siècle avec un ministre de l'Education, Vincent Peillon, qui renforce le dispositif. Il veut plus de maîtres, plus de personnel, et faire faire les devoirs à l'école, pour prendre en compte aussi bien l'élève moyen, que le cancre ou le plus brillant de l'année scolaire. Mission quasiment impossible ! On reste dans le carré.
Dans le même temps, ça s'est passé cette semaine à Doha (Qatar), le "World Innovation Summit for Education" (WISE 2012*) ouvre grand les portes et fenêtres de l'éducation ! Des experts venus du monde entier : US, UK, Inde, Afrique, Amérique du Sud, rapportent des expériences extraordinaires, ils sautent dans l'ère numérique sans passer par la case "Jules Ferry". Ils mettent le savoir à disposition dans des "smartphones" ou des ordinateurs. Les élèves visionnent le cours, travaillent la théorie chez eux, avant de venir voir le maître, pour faire leurs devoirs à ses côtés. C'est la classe inversée ! Une révolution. Une mutation technologique qui expédie le tableau noir et la photo de Jules Ferry au grenier ! Une redécouverte sociale et culturelle, aussi : l'éducation n'est pas seulement l'affaire des maîtres, c'est d'abord une responsabilité endossée par l'environnement de l'enfant, quel qu'il soit, famille traditionnelle ou recomposée, quartier résidentiel, village ou bidonville ! Les résultats avancés sont probants. Là, on fait un grand bond en dehors du carré. Hors de France, aussi.
Etienne Desfontaines
(*) www.wise-qatar.org
La page blanche
Le moment est venu. Papier, crayon, gomme et taille-crayon : c'est à chacun de s'y mettre. Langage châtié, langage populaire, somme de réflexion ou pensée fulgurante, tout le monde peut et doit intervenir. Nous devons écrire un nouveau monde, nous devons jeter sur le papier une nouvelle façon d'être homme, femme, citoyen de la planète. Nous devons nous projeter dans le XXI° siècle. Tenter de percer le mur de brouillard, qui nous masque les nouvelles lignes de force. Tout peut survenir. Comme à la fin du Moyen-Âge.
Trois exemples, parmi des dizaines, pour en apporter la preuve. Le mariage gay, l'automobile et la prise de courant. A propos du mariage gay, nous nous crispons sur des questions qui n'ont déjà plus lieu d'être traitées. Faut-il autoriser les homosexuels à se marier ? Faut-il accepter de les voir fonder une famille, par adoption ou par le truchement de la Procréation Médicale Assistée (PMA) ? En répondant à ces questions, nous ne faisons qu'appliquer une couche de régularité sur des faits de vie qui existent déjà. Le vrai sujet est ailleurs. Et il est fantastique ! Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, nous sommes capables de nous reproduire, non seulement en dehors de tout désir, mais aussi et surtout en dehors d'un rapport physique homme-femme ! C'est un fait scientifique bien établi. Il va révolutionner notre conception du monde, et mettre les philosophies et les religions sens dessus-dessous ! Il nous faut réinventer le fondement de l'homme.
Du côté de l'automobile, souvenons-nous du plaisir de conduire les somptueuses Ferrari, la Coccinelle ou la 4 CV. L'automobile a été un symbole de rapidité et de liberté. Elle n'est plus aujourd'hui que contrainte : obligation d'en avoir une pour trouver un job, interminables bouchons, contrôles et limitations de vitesse à 130 km/h, 30 km/h en ville ! L'avion a surclassé l'automobile : il nous met à quelques heures de n'importe quelle destination, le ciel est saturé, blanchi par les traînées des jets à 10 000 mètres d'altitude ! La question de fond est la suivante : qu'est-ce qui nous rendra la merveilleuse sensation de liberté que nous avons vécue, les cheveux au vent, sur la Nationale 7 ? Des objets volants et des courts trajets à 500 mètres d'altitude ? Comme les hélicoptères qui se posent à Saint-Tropez ou sur le sommet du Mont Blanc ? Il nous faut réinventer la roue et le vent !
Quant à la prise de courant, nous venons de voir ce qu'il en est à New York. Il suffit de l'enlever pour que la misère s'abatte sur une des populations les plus actives, les plus vivantes et dynamiques du monde ! Plus de chauffage, plus de pain, plus d'essence, plus de communications, plus rien. Des queues sur le trottoir. Des ouragans comme Sandy et des attaques de terroristes, l'écologie et la géopolitique nous le disent, il y en aura d'autres. Nous devons repenser nos sources d'énergie. En imaginer d'autres, plus sûres, plus efficaces. Le pétrole s'épuise, le nucléaire est dangereux, l'électricité peut être coupée à tout moment. Il nous faut réinventer le feu !
Etienne Desfontaines
PS : il y a bien d'autres moyens que le papier-crayon, naturellement, à prendre en compte. Les méthodes et les techniques de création du XXI° siècle sont à la fois différentes et beaucoup plus puissantes. Nous y reviendrons.
Les morts vivants
Mardi 30 octobre, Gruson – La petite est aux anges. Le cimetière est un lieu de promenade
habituel. Du grand air, des pelouses vierges, pas de chiens, pas de voitures. Des trésors à en-veux-tu-en-voilà : des marrons, des lézards en été et des limaces en automne. Mais aujourd'hui, tout
est changé. Un rayon de soleil donne vie aux chrysanthèmes : jaunes, roux, pourpres et violets. Elle va de l'un à l'autre, elle avance un doigt sur les pétales : "regarde, c'est doux !" Elle trottine, elle lâche un éclat de
rire. Ses cheveux blonds disparaissent derrière une table de granit, ils réapparaissent derrière une croix. Le vent se lève. Je frémis. On dit de la petite enfance qu'elle n'a pas conscience de
la mort. C'est sûrement vrai. Mais c'est une insouciance régénératrice !
Mercredi 31 octobre, Lille, cimetière de l'Est – Il est tard. Les grilles vont bientôt fermer. Alors, ils s'activent. Ils ont accroché leurs manteaux à la tombe voisine. Elle jette de l'eau sur la pierre noire usée par le temps, elle remue la brosse. Tant bien que mal, le dos ne suit pas. Il se met à genoux, il écarte la terre de la jardinière, et il installe la petite véronique, en grimaçant. Les doigts n'obéissent pas, non plus. Sur la stèle deux noms, quatre dates. Deux naissances, deux morts, un amour, des enfants, des petits-enfants et sans doute des arrière-petits-enfants. Une histoire qui les occupe, tout en travaillant. Ils n'échangent pas un mot. Ils reprennent leur souffle et leurs outils. Ils enfilent les manteaux, et ils repartent à petits pas. Le soleil couchant les presse, entre deux haies de chrysanthèmes. Du cimetière à la maison, il n'y a pas loin. De la vieillesse à la mort, il n’y a plus qu'une marche. C'est la plus petite, de toute la vie.
Mercredi 31 octobre, 18h, dans la voiture – La dépêche tombe. Elle colle au calendrier, elle est reprise par la plupart des medias : "les pompes funèbres embauchent !" Le chroniqueur radio déroule son sujet : "l'Insee a relevé 530 000 décès par an ces dernières années, il en a compté 540 000 en 2010, il en prévoit 100 000 de plus tous les dix ans jusqu'en 2040 !" La pyramide des âges est impitoyable. Le "deady boom" est attendu, après le "baby boom" et le "papy boom ! L'intervenant continue : "il sera obligatoire de détenir un diplôme national à partir de janvier, c'est une activité saine, la montée en puissance des contrats de prévoyance le sécurise, il n'y pas de délocalisation possible, un employé gagne 1300 à 1400 euros par mois…" Et il conclut : "c'est un métier d'avenir !" On ne peut pas être plus clair : la mort génère la vie. Les centaines de milliers de soixante-huitards, nés de l'après-guerre, font faire vivre bon gré mal gré, contrats, cercueils, cérémonies, nouvelles technologies et autres concessions à l'appui, des dizaines de milliers de jeunes pendant quelques décennies ! C'est un des qualificatifs de "La condition humaine" (A. Malraux) : elle a la certitude de pouvoir triompher de son destin. Parfois, à la limite de l'absurde.
Etienne Desfontaines
Les maires et
le prix Nobel de la paix
Le vendredi 24 juin 1859, le fondateur de la Croix Rouge, Henri Dunant, est un homme jeune. Il traite des affaires du côté de Solferino (Italie). Il traverse pour cela un
immonde champ de bataille : des milliers d'hommes hors de combat, gisant à même le sol, Français, Autrichiens, Italiens, dans un bain de sang. Pendant des heures, il panse les plaies, il donne de
l'eau, il fournit des vivres. Il appelle à l'aide. Il rédige un ouvrage poignant, qui interdit à jamais de considérer la guerre comme un acte glorieux : "Un souvenir de Solferino". Il a
35 ans, quand il participe quatre ans plus tard à la fondation du "Comité international de secours aux militaires blessés", qui deviendra le "Comité International de la
Croix-Rouge".
Tel fut le premier prix Nobel de la Paix (1901). Cent onze ans plus tard, ce n'est pas l'attribution du prix 2012 à l'Union Européenne qui est importante, ce sont les attendus de la déclaration de la Fondation Nobel. Prenons-les en anglais dans le texte, pour être sûr de ne pas en perdre une nuance : "The Nobel Peace Prize 2012 was awarded to European Union (EU), dit le président du Comité Norvégien Thorbjoem Jagland, for over six decades contributed to the advancement of peace and reconciliation, democracy and human rights in Europe". Il insiste : plus de soixante ans ! Au regard de l'histoire, c'est une période considérable. Inimaginable. Et il ne parle pas de "défense", ni de "garder" la paix, mais d'une contribution, d'une réelle "promotion" de la paix, de la réconciliation, de la démocratie et des droits de l'homme.
C'est exactement ce qu'a fait Henri Dunant. Il ne s'est pas contenté de panser les plaies. Il appelé à l'aide, il a rassemblé les populations sur l'idée de construire une institution au service de la paix. Ce sera la Croix Rouge. C'est exactement aussi ce que font tous les maires de France, les hommes politiques préférés des français. Petites et grandes communes, ils s'acharnent à "promouvoir" la paix, la réconciliation dans les quartiers, la démocratie participative, l'engagement des uns et le respect des autres. C'est un travail de fourmi, dont on ne mesure pas la portée.
Le Prix Nobel 2012 n'a pas laissé indifférent. Les anciens s'en félicitent. Ils évoquent les sources de la construction européenne. Les plus jeunes, les économistes de ce début de siècle, émettent des doutes. Ils disent la puissance des forces de l'argent, les menaces qui pèsent sur la zone euro, les régions tentées par l'autonomie. Tous devraient écouter les maires. Tous devraient entendre la force du terrain, qui fait des miracles pour conjurer les rejets et les explosions de violence. Martine Aubry à Lille, Rudy Demotte qui vient d'arriver à Tournai, Vincent Van Quickenborne qui succède à Stefaan De Clerck à Kortrijk, tout ministres ou chefs de partis qu'ils soient, n'ont pas le choix. Ce sont d'abord des maires. Ils seront surveillés comme l'huile sur le feu : "[they will] contribute for decades to the advancement of peace and reconciliation, democracy and human rights". Ou ils exploseront en vol. L'Eurométropole est le laboratoire de l'Europe.
Etienne Desfontaines
"Je t'aime, moi non plus"
-Les programmes de stabilité financière n'ont pas suffi pour rassurer les marchés"
"Il n'y a pas d'Europe sans solidarité"
"Il n'y aura pas de renforcement de notre maison commune, pas d'intégration solidaire, sans adhésion des peuples."
"Nulle règle d'or ne sera inscrite dans notre Constitution."
"Le traité ne dicte en rien la méthode pour réduire notre déficit."
"Il ne comporte aucune contrainte sur le niveau de la dépense publique"
"La conséquence d'un vote négatif de notre pays, ce serait l'effondrement de l'union monétaire"
On est stupéfait. C'est un festival de locutions négatives ! Si l'on s'en tient à ce que disait Boileau, notre maître à penser : "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement", la conception de l'Europe de notre Premier Ministre, Jean-Marc Ayrault, à travers le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance (TSCG) qu'il a défendu à l'Assemblée Nationale, est particulièrement noire. Triste à en mourir. C'est une incantation en forme de "je t'aime moi non plus" du fait politique européen. Le premier réflexe du citoyen qui en perçoit la teneur le soir même au 20 heures, c'est un geste de recul !
On voit bien la difficulté. La fracture sur le sujet est ouverte. Elle ne recouvre plus la traditionnelle ligne de démarcation, gauche, droite. Les "nonistes" sont de tous bords, visibles comme les extrémistes, ou tapis dans le secret des majorités. Ils trouvent des appuis à l'étranger, en Grèce bien sûr, en Espagne, dans tous les pays qui subissent de plein fouet l'effet de la politique d'austérité adoptée par le Conseil Européen. Ils observent aussi d'un œil torve les contorsions de notre Ministre des Affaires Etrangères, Laurent Fabius, dont personne n'a oublié qu'il a été le fer de lance des partisans du "non" au projet de Constitution Européenne, au point de se faire évincer en 2005 de la direction du PS. L'entendre réclamer aujourd'hui un vote massif en faveur du TSCG, vu de "l'étranger", c'est pour le moins étrange. Et celles du Ministre du Redressement Productif, Renaud de Montebourg, dont les propos sur la démondialisation restent fichés entre les deux oreilles du seul Commissaire Européen de nationalité française en place, le patron de la Direction du "marché intérieur et des services", Michel Barnier !
En clair, le compte est bon. Le TSCG sera adopté à l'Assemblée Nationale. Mais ceci n'empêche pas cela. Nous entrons dans le dispositif à reculons. Nous ne le prenons pas à cœur, nous le subissons. Un jour viendra, il nous faudra bien reprendre le chemin des Pères de l'Europe. Ne plus dire "oui", en disant "non". Il y aura des leaders pour bâtir la nouvelle Europe, elle sera sociale, libérale, écologique et financière, un peu tout à la fois. Elle sera différente. Il y aura des porte-paroles, positifs et constructifs, pour expliquer les choses et entraîner les populations avec eux. On les trouvera sans doute parmi les maires, les hommes politiques préférés des français, qui pourraient bien tenir un rôle clef dans l'affaire. Nous y reviendrons.
Etienne Desfontaines
La saga des écrans
Trois jours, trois auteurs. Bernard-Henri Lévy (Le Point), Bruno Latour (Sciences et Avenir), Marie Delattre (La Voix du Nord). Au premier abord, rien de commun. Un philosophe globe-trotter, un sociologue des sciences et techniques, une jeune journaliste en région Nord Pas-de-Calais. Un éclairage fascinant, pourtant, sur une des mutations essentielles de notre époque.
Traînée de poudre
Le premier tacle la diffusion imbécile de ce qui aurait été la bande-annonce d'un film, "l'innocence des musulmans" réalisé par un certain "Sam Bacile", un "israélo-américain vivant en Californie", soutenu par "cinquante donateurs juifs". On connait la suite. Il n'y a pas de Sam Bacile, il n'y a pas "d'israélo-américain", pas de juifs dans l'affaire, mais un Egyptien copte, un certain Nakoula Basseley, qui évolue dans les milieux interlopes de Los Angeles. Notre BHL national s'enflamme : "l'homme donne une interview à Associated Press, l'histoire est reprise par les radios, les télévisions des Etats-Unis, d'Europe et du monde entier ! Il n'est partout question, pendant quarante huit heures, sans que cela étonne quiconque, que de ces "cinquante juifs" qui ont payé un film dont le seul but est d'allumer un incendie mondial." Immédiateté de l'information, traînée de poudre : entre les deux, il n'y a pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarettes !
Cartographie des controverses
Le second (65 ans), ancien professeur à Sciences-Po Paris, participe cette année à la Novela de Toulouse*. Il y fera état d'un projet qu'il a travaillé avec d'autres institutions et universités internationales : la "cartographie des controverses"**. Il s'agit d'équiper le citoyen perdu dans les querelles d'experts – médecine, écologie, économie ou politique – d'une carte des différentes sources et positions impliquées. On utilise les ressources numériques pour croiser les compétences, et donner à voir l'état des conflits sociaux et politiques. Instructif, pas franchement compliqué, et reproductible. Si nous en avons besoin, le numérique peut nous fournir des outils solides, pour forger notre opinion !
Caricature commerciale
La troisième nous met le nez sur l'écran de "L'amour est dans le pré" (M6). La France rurale dans un bocal. Le dossier est bien monté : interview critique de cinq agriculteurs de la région, entretien avec une conseillère matrimoniale, reportage sur le devenir d'un "coup de foudre" à l'écran, sans oublier l'avis de la productrice de l'émission, Virginie Matéo, qui annonce sans rire que "L'Amour est dans le Pré" n'a pas vocation à montrer ce qu'est l'agriculture…" On en sort rassuré. Il faut prendre la téléréalité pour ce qu'elle est : caricaturale et commerciale ! Il est des medias qui ne sont que d'immenses 4x3, qui encombrent nos murs d'images !
Moralité : L'invention de l'imprimerie (Johannes Gutenberg) date de 1450 : nous nous en servons encore. Nous avons bien le temps d'apprendre à nous servir des écrans, avec… des quotidiens et des magazines !
Etienne Desfontaines
(*) Festival des savoirs, 5 – 21 octobre
(**) http://medialab.sciences-po.fr/controversies
Le saut dans l'inconnu
Martine, le mariage gay et le pôle nord
Martine Aubry – Elle a tout perdu, tout quitté. La primaire socialiste l'a écartée de la course à la présidentielle. La charge de Premier Ministre lui est passée
sous le nez. Elle a refusé de prendre la tête d'un grand ministère. Elle n'a pas de mandat à l'Assemblée Nationale. Et, maintenant qu'elle a "fait le travail" au Parti Socialiste, elle rentre à
Lille, la tête haute. Maire de Lille, présidente de la Communauté Urbaine, présidente aussi de l'Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai pour un an, et chargée de mission en Chine par Laurent Fabius
: il n'y a pas là de quoi rassasier un appétit politique notoire. Pas de quoi non plus en faire un hérault de la métropole, comme l'ont été Roger Salengro et Pierre Mauroy. De quoi sera fait
demain ? Sera-t-elle un recours, lorsque le duo Hollande–Ayrault aura fait son temps ? Imagine-t-elle succéder à son père et devenir le moteur d'une nouvelle Europe ? Bien malin qui peut le
dire.
Le mariage gay – Le débat risque de tourner court. C'est une promesse du candidat Hollande, et elle sera tenue. Mais peu importe. Les homosexuels pourront-ils se marier pour être à l'égal des couples traditionnels ? Auront-ils le droit de fonder une famille, au même titre que les hétérosexuels ? La question n'est pas bien méchante, tant qu'on la traite sur le plan social. Il y a bien d'autres interrogations qui vont surgir et secouer les consciences ! Imaginons par exemple, et c'est plausible, qu'il y ait sur la planète plus d'homosexuels qui se marient que d'hétérosexuels… Comment allons-nous assurer la survie et le développement de l'espèce humaine ? La réponse est claire. La procréation médicale assistée n'est qu'un début. Nous multiplions à volonté les ovocytes et les gamètes. La génétique nous ouvre des portes inouïes. Le clonage sera d'abord réservé à des intentions thérapeutiques. Mais, ne nous leurrons pas, le fait va se généraliser. Nous avons beau jeter des cris d'orfraie, il ne va pas falloir attendre longtemps pour que la procréation humaine soit clairement dissociée de la sacro-sainte relation homme-femme. La Genèse va prendre un coup de vieux. A partir de là, de quoi sera faite notre nouvelle humanité ? Bien malin qui peut le dire.
Le pôle nord – Nadine et Jean-Claude Forestier sont des gens du nord. Des retraités. Passionnés de voyage, sans aucune intention de fréquenter les chaises longues des bords de Méditerranée ! Ils explorent le monde. Leur dernière expédition les a amenés dans le Grand Nord Canadien, sur les traces de la Royal Navy, qui a ouvert au XIX° siècle le fameux Passage du Nord-Ouest. La masse d'informations et d'images qu'ils détiennent, avec leur photographe attitré, Daniel Dekens*, est stupéfiante ! La fonte des neiges change tout, là-haut. Il y a encore des icebergs et des ours, mais on parle surtout implantation militaire, emprise commerciale, exploitation de gaz et de pétrole, et bientôt tourisme ! Que vont devenir ces terres autrefois immaculées ? Bien malin qui peut le dire.
Etienne Desfontaines
(*) http://dekensphotos.canalblog.com
Que faut-il enseigner à nos enfants ?
Les cartables roulent dans la cour de récréation, les stylos-billes découvrent la page de garde du cahier de texte, les maîtres entament le traditionnel round d'observation de leurs nouveaux élèves. Ils ont sous la main les programmes gouvernementaux, les derniers ouvrages publiés, et leurs fiches de préparation. Mais il faut bien s'en rendre compte, la plupart d'entre eux sont aussi des parents, et ils se posent la même question que nous. Le monde change terriblement vite : qu'est-ce qu'il faut enseigner aujourd'hui à nos enfants ?
On voit bien le fondement de l'éducation nationale. On trouve le programme détaillé, par exemple, de tout ce qu'il faut savoir au collège, sur le site du ministère (www.education.gouv.fr). Français, mathématiques, langues vivantes, histoire-géographie-éducation civique, sciences de la vie et de la terre, physique-chimie, technologie, éducation musicale et arts plastiques, éducation physique et sportive, histoire des arts, informatique et internet : la liste est longue comme un jour sans pain ! Mais elle ne répond pas à la question. Les familles font désormais la différence entre la somme des connaissances avancées et ce qui sera réellement utile à l'enfant, entre la méthode intégrée pour acquérir un savoir et celle qu'il lui faudra adopter pour évoluer dans un monde en mutation. La volonté d'être complet est affichée. Mais est-ce bien là ce qui est attendu en 2012 ?
Loin des règles internes et complexes de l'éducation nationale, loin du savoir-faire ancestral du corps professoral, il y a un personnage, à la fois étrange et bien de notre siècle, qui nous donne des clefs intéressantes. Cédric Villani est un jeune mathématicien, français et génial. Il a la lavallière fringante, le regard perçant du chercheur en mal de démonstration. Il est reconnu par ses pairs au plus haut niveau, national et international. Et il fréquente en ce moment les colonnes des hebdomadaires parce qu'il vient de publier un ouvrage passionnant : "Théorème vivant"* Lorsqu'on lui demande quelles sont les qualités nécessaires pour devenir un grand mathématicien, il évoque "l'imagination, la capacité à aborder les problèmes d'une façon différente, la ténacité…" Et "l'humilité, le fait d'avouer son ignorance, de partager ses théories avec des confrères, et de construire des relations de confiance …" Il ajoute que "l'enfance constitue l'état supérieur de l'espèce humaine, on y observe une faculté de flexibilité et de réaction qui ne reviendra plus jamais !" Nous sommes bien avec lui dans le domaine du savoir. Mais loin, très loin du sacro-saint "apprendre à apprendre". Trop dirigiste.
Le plus curieux, c'est que ce personnage, extravagant mais bien réel, trouve un écho saisissant dans les propos d'un Didier Deschamps qui demande à ses joueurs : "du respect, de l'humilité, et de prendre du plaisir au jeu" ! En clair, savoir-faire, technique et stratégie, sont bien au programme de l'équipe de France. Mais c'est autre chose qui fera la différence, dans le sport comme dans l'éducation nationale. Et on ne parle pas là seulement de la morale de Vincent Peillon !
Etienne Desfontaines
Théorème vivant, Éd. Grasset, 282 pp., 2012.
La gamine et le pilote :
un conte de roms
Les Roms. On les observe, incrédules. Les installations sauvages, les chapardages et les vols de cuivre, ont le don de nous énerver. L'inhumanité des bidonvilles, la mendicité, surtout celle des enfants, nous serrent le cœur. On peste, on donne une pièce, on se fend d'une analyse coupante : "c'est à l'Europe de s'en occuper !" Mais rien n'y fait. La question revient, lancinante, quand la bouille hébétée d'une gamine surgit à la portière : comment peut-on en arriver là ?
La réponse est tout sauf simple. On se perd dans le maquis des informations, locales, régionales, nationales et européennes. La seule réalité qui s'impose, c'est que nous avons affaire à une myriade d'intervenants. Rien de plus facile que de se défausser. Prenons-les dans l'ordre. Le Conseil de l'Europe (à ne pas confondre avec le Conseil Européen)* : il a travaillé sur le sujet en profondeur, il a émis une série de recommandations concrètes, et proposé des outils. Le Parlement Européen : il s'est saisi de la question, il a interpellé la Commission Européenne, qui a réagi. Elle a publié une "stratégie cadre de l'Union Européenne pour l'intégration des Roms".* La Commissaire à la Justice chargée du dossier, la luxembourgeoise Viviane Reding, se montre particulièrement active. Et le Conseil Européen (la réunion des chefs d'Etats)* a adopté le texte en juin 2011. C'est un document précis, il énumère les actions à mener dans le domaine de l'éducation, de l'emploi, de la santé, et de l'accès au logement, il s'impose aux Etats.
En France, tout le monde s'en mêle. L'Etat, à sa façon, selon qu'il est de droite ou de gauche. Les Conseils Régionaux, les Conseils Généraux, selon les attributions qu'ils se donnent. Les intercommunalités, les communes, les associations de riverains et les associations humanitaires : elles se débrouillent comme elles peuvent. Chacun y va de son analyse et de ses initiatives. On tente bien, ici ou là, de réunir les gens autour d'une table. Gare à celui qui n'y est pas ! Il endosse le poids de la responsabilité. C'est ce que le Premier Ministre, Jean-Marc Ayrault, vient de faire. Et il est tombé dans le piège. Sa réunion n'était qu'interministérielle, il s'est contenté de défendre la position de Manuel Valls et il n'a pris que des demi-mesures par rapport aux dispositions de l'UE. Il n'y avait pas d'autres intervenants, dans la pièce, à Matignon.
Il faut nous rendre à l'évidence. Le dossier des Roms est un exemple flagrant de l'impuissance Européenne. Il nous manque un pilote dans l'avion ! Une autorité, une structure exécutive, qui obtienne des Chefs d'Etat et de leurs services, ce qu'eux-mêmes exigent de leurs Préfets. On en est loin. Mais il ne faut pas se leurrer : c'est ce dont la gamine, pendue à notre portière, a le plus besoin.
Etienne Desfontaines
http://hub.coe.int/(signets : dossiers, Roms)
http://ec.europa.eu/justice/discrimination/files/com2012_226_fr.pdf
http://www.european-council.europa.eu(compte-rendu de réunion du 23-24 juin 2011)
Différences
Oscar Pistorius. Le nom sonne comme un coup de trompette à l'entrée du stade ! Et le regard tombe immédiatement sur les deux lames de carbone qui lui servent
de jambes. C'est imparable, peu importe le vainqueur, on ne voit que lui dans l'épreuve du 400 mètres ! Il est le premier athlète handisport à participer à une compétition "normale". Il y tient
un rang honorable. Et il soulève une question incroyable. "La fibre de carbone aurait une masse inférieure à celle des muscles et des os, son élasticité
lui permettrait de rebondir avec moins d'énergie, et cela lui confèrerait un net avantage sur ses concurrents…" On croit rêver. Mais telle est bien la thèse de l'IAAF (International
Association of Athletics Federations). Oscar Pistorius n'a pas remporté le 400 mètres à Londres, mais ce qu'il a gagné est bien plus important : la "différence" est en train de tourner en faveur
d'un paralympique ! Deux lames de carbone sont plus efficaces et moins énergivores qu'une paire de jambes.
Le symbole est fort. Il est audible dans le monde entier. D'autant qu'il est porté par un citoyen d'Afrique du Sud, le pays qui a vaincu l'apartheid. On imagine ce qui pourrait survenir si nous inversions ainsi notre façon de concevoir "toutes" les différences, et si nous nous posions systématiquement la question : "quelles sont les lames de carbone…"
de la femme par rapport à l'homme
des homosexuels par rapport aux hétérosexuels
des noirs par rapport aux blancs, aux jaunes et aux rouges
des chrétiens par rapport aux musulmans, aux juifs, aux bouddhistes, et aux athées
des gens du voyage et des migrants par rapport aux sédentaires
des roms par rapport aux autres européens
des wallons par rapport aux flamands
des petits par rapport aux grands
des gauchers par rapport aux droitiers
des obèses par rapport aux minces
des gens du nord par rapport à ceux du sud
en doublant naturellement cette liste à la Prévert de l'injonction : "et vice-versa !"
Ce serait une forme de pensée qui nous obligerait à sortir de nos habitudes, à casser nos cadres de représentation du monde, à concevoir l'impossible, à adopter une attitude de chercheur raisonné et raisonnable couplée à la nécessaire part d'inconscience de l'explorateur qui dépasse les limites de l'entendement ! Nous irions de surprise en surprise, de découverte en découverte. La notion d'égalité des chances serait franchement bousculée. Nous nous rendrions compte que la curiosité, l'apanage des scientifiques et des journalistes, pourrait nous emmener beaucoup plus loin que nous le pensons.
Je forme le vœu qu'à Rio de Janeiro, on ait le bon sens de réunir enfin dans la même fête les athlètes "normaux" et paralympiques, et qu'il y ait au moins une dizaine d'Oscar Pistorius ou de Philippe Croizon (l'homme sans bras ni jambes qui traverse les mers) dans les bassins ou sur les pistes des Jeux Olympiques. Pour tester nos différences.
Etienne Desfontaines
Curiosity, Dieu et le berceau
Mercredi 1er Août – Les quatre lettres barrent la une de l'Express. "D-I-E-U". Le sujet revient
fréquemment à cette époque. Ce sont les vacances. Pour reprendre l'expression d'un autre "dieu", c'est le moment où on donne "du temps au temps". Le chroniqueur Christian Makarian et le
journaliste Philippe Chevalier convoquent sur le sujet les intellectuels et les scientifiques. Ils proposent dix raisons de croire en Dieu. Certaines sont fantasques, comme celle qui est portée
par l'intention de garder des jours fériés. D'autres sont plus sérieuses, comme celle qui nous emmène au cœur de la musique de Jean-Sébastien Bach. La beauté est un mystère. C'est un des chemins
les plus sûrs pour entrevoir une fraction de divinité.
Jeudi 2 août – On enterre une vieille dame de 93 ans. La petite église de quartier est quasiment vide. Trois dizaines de personnes. Les amis, les relations de la défunte ne sont déjà plus de ce monde. Sa famille est à la fois dispersée et divisée. La célébration manque de bras, alors on me donne à lire un passage du Livre des Lamentations.(Lm 3 16-26) Je joue le jeu : pour mieux faire entendre le texte, je l'intègre intérieurement. "J'ai oublié le bonheur, la paix a déserté mon âme." Les mots sont durs et lourds de sens. Aussi bien dans le sens de la souffrance, que dans celui de l'espérance. "C'est une bonne chose d'attendre, en silence, le secours du Seigneur". Je m'interroge. Le moment venu, n'y a-t-il vraiment rien d'autre à attendre d'ici-bas ? Sans doute. En tous cas, rares sont ceux qui ne lèvent pas alors les yeux au ciel. Dans tous les sens du terme.
Vendredi 3 août – Les premiers articles tombent dans la presse. Lundi matin, 6 août, à l'heure du laitier, le robot américain Curiosity descendra sur Mars. A la façon dont cela se passe, un treuil, des rétrofusées, le black-out des sept dernières minutes et l'attente du premier "signe de vie" sur les écrans de Cap Canaveral, on redécouvre la fragilité de l'aventure spatiale. Le "Spoutnik", les capsules Apollo et Gemini, le LEM qu'on peut voir en Floride, nous laissent songeurs. Comment des hommes ont-ils pu partir à la conquête de l'espace dans des engins aussi précaires ? Mais ceci n'empêche pas cela. Le mot de Konstantin Edouardovitch Tsiolkovski (1857-1935)*, un des pionniers de l'ère spatiale, prend corps. "La Terre est le berceau de l'humanité, avait-il lancé, mais peut-on passer sa vie entière dans un berceau ? " Sa réponse avait été claire. "L'humanité ne restera pas éternellement attachée à la Terre, avait-il prédit, avide d'espace et de lumière, elle franchira, timidement au début, les limites de l'atmosphère. Ensuite, elle partira à la conquête de l'immensité de notre système solaire". C'est ce que nous faisons. Nous voilà déjà passés de l'autre côté du ciel. Sur le point de déceler des traces de vie ailleurs que sur notre bonne vieille terre. Mais toujours pas de trace… de Dieu.
Etienne Desfontaines
(*) http://www.russianspaceweb.com/tsiolkovsky.html
Un après-midi à la mer
Le sable est chaud, le brouhaha de la plage est apaisant, le soleil caressant. La pensée s'engourdit, elle baguenaude à la frontière de l'inconscient. Et les
images surgissent. Saisissantes
Il n'y a plus de voitures dans les rues. Seulement des modules solaires entièrement automatisés. Ils passent dans un souffle. Pas de volant, pas de feu rouge, une vitesse constante, des départs et des arrêts progressifs. Aucun choc. Plus de morts sur les routes.
Il n'y a plus de glace, nulle part sur la terre. Un article stupéfiant vient de paraitre dans la revue "Nature". Selon la Royal Geographical Society, on pourra bientôt traverser la Manche à pied ! La production d'eau est synthétique. Elle est chère, mais elle est contrôlée et bien répartie dans le monde.
Nous venons de réélire le président de la planète pour six ans. C'est un indien :Hridayesh Channarayaoatra. Il a des idées progressistes, il envisage la colonisation interplanétaire avec enthousiasme.
L'instantanéité est interstellaire. Nous avons eu ce matin des nouvelles des enfants : ils doubleront Mars demain matin, et seront de retour pour l'anniversaire de la petite. Ils prennent le satellite, comme nous, l'avion. Ils consultent le "Nearby Galaxies Catalogue", pour préparer leurs vacances.
Ce que nous appelions les nations et les continents ne sont plus que des régions du monde. La lune est colonisée, mais elle reste austère et stérile. Les premières colonies sur Mars sont beaucoup plus prometteuses, en ressources et en qualité de vie.
Le boson de Higgs n'était pas le seul chaînon qui nous manquait. Nous ne savons toujours pas ce qui s'est passé réellement à l'instant "t" de la création. Mais nous avons fait une découverte essentielle : il n'y a aucune limite à l'univers. Il n'y en aura jamais, ni dans l'espace, ni dans le temps. Nous sommes condamnés à l'éternité.
Un enfant plus près que les autres me sort de la torpeur. La mer s'est avancée. Je me lève, je franchis les cinq mètres qui me séparent de l'eau, et je pique une tête. Je profite d'une vague pour me laisser aller sur le dos, j'abandonne lentement les rives… de l'éternité.
Etienne Desfontaines
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