le blog andre soleau

La libération d’Ingrid Bétancourt a captivé des millions de Français, scotchés devant leur écran de télévision ou l’oreille collée au transistor. Images irréelles de ce petit bout de femme sorti tout droit des ténèbres, après six années passées dans l’enfer de la jungle colombienne.

            Il faut imaginer ce qu’elle a vécu aux mains des Farc, à des années lumière des émotions médiatiques qui se propageaient sur notre territoire. Là-bas, enchaînée quotidiennement après plusieurs tentatives d’évasion, contrainte de se terrer pour échapper aux opérations de repérages de l’armée, humiliée afin d’annihiler sa résistance, torturée après chaque manquement aux règles instaurées par ses geôliers, elle a vécu avec la mort en guise de compagnon de route. Elle s’est accrochée à un cri, à une photo dans un magazine, à ses souvenirs, à ses combats pour la liberté, à un idéal, à sa foi, à sa famille. Elle n’a jamais renoncé.

            On guettait pourtant le pire lorsque la porte de l’avion s’est ouverte. La vidéo qui la montrait prostrée, amaigrie, indifférente au monde extérieur, nous revenait en mémoire. Stupeur ! On a découvert une femme au sourire magnifique, combative à souhait, à la voix forte et au regard droit. Sa conférence de presse improvisée, quelques heures à peine après la fin de son calvaire, fut un modèle de sincérité mais aussi de professionnalisme. Elle n’oublia personne dans ses remerciements : Ni le président Uribe, si décrié pour son apparente dureté dans la gestion de cette crise, ni l’armée colombienne tournée en dérision en regard du machiavélisme des Farc, ni Sarkozy, si proche ces derniers temps, ni Chirac qui s’est préoccupé de son sort à un moment où le sujet n’intéressait personne, ni Dominique de Villepin, l’ami fidèle. C’était un discours fort, qui sonnait comme un rendez-vous pour des échéances plus lointaines. En une soirée, Ingrid Bétancourt a repris toute sa place dans le paysage politique de son pays et plus encore sur l’échiquier international.

            Ce contraste saisissant entre l’image d’une femme détruite, véhiculée à dessein par ses ravisseurs pour peser sur les négociations, et la réalité d’une icône intacte, tout au moins en apparence, interpelle. Il souligne la fragilité du témoignage visuel à une époque où les nouvelles technologies permettent toutes les manipulations. Il rappelle aussi la difficulté à préserver la réalité des faits lorsque l’émotion submerge la collectivité. L’habileté de la mise en scène associée à l’instantanéité de la diffusion de l’information peuvent avoir des effets dévastateurs pour la crédibilité des relais traditionnels et donc, pour la démocratie.

            Que retenir encore de cet événement historique ? Qu’il sonne sans doute la fin du combat pour les Farc, mis à genoux par la ténacité d’une femme d’exception, eux qui voyaient en elle un moyen d’exister politiquement. Qu’il s’achève aussi sur un camouflet pour le président vénézuélien Hugo Chavez dont le rôle ambigu de médiateur créait un malaise persistant. Qu’il consacre à l’inverse la stratégie de fermeté du Colombien Uribe, longtemps accusé de cynisme et qui a donné le feu vert à une opération commando extraordinaire d’audace et de sang-froid.

            Reste Nicolas Sarkozy, longtemps convaincu de pouvoir rééditer le coup des infirmières bulgares et qui a perdu cette course de vitesse engagée avec l’autre patrie d’Ingrid Bétancourt. Il pourra toujours méditer sur l'expertise et le savoir-faire des militaires colombiens, lui qui connaît quelques soucis avec nos troupes, à la veille du 14 juillet.

 

            André Soleau

Jeu 3 jui 2008 Aucun commentaire