le blog andre soleau
La morale et le capitalisme sont-ils compatibles ? Ce sujet, d’une actualité brûlante, aurait pu être proposé aux philosophes en herbe qui ont planché lors des derniers examens du Baccalauréat, en juin dernier. Nicolas Sarkozy, lui, a choisi de s’attaquer à ce problème complexe, en deux sessions, l’une à New York l’autre à Toulon, après une longue réflexion.
Le chef de l’Etat a été fidèle à sa réputation, c'est-à-dire séduisant sur la forme et peu convaincant sur le fond. Comme souvent, il a jeté l’anathème sur les coupables présumés à savoir les banquiers, les traders et les patrons voyous qui spéculent et s’enrichissent sur le dos des travailleurs. La recette est éprouvée. Chaque fois qu’une catastrophe survient et que l’opinion publique s’émeut, les politiques hurlent plus fort que les loups et pointent l’index vers une poignée d’individus faciles à identifier. Cela a le mérite d’apaiser la colère du peuple et surtout de détourner le tir vers d’autres cibles. Daniel Bernard, ancien PDG de Carrefour, avait fait lui aussi les frais de ces subtiles manœuvres à la suite des 39 millions d’euros touchés lors de son départ de la société. Aujourd’hui, il a disparu du paysage mais rien n’a changé au royaume des parachutes dorés, au contraire.
La démonstration présidentielle ne résiste pas à l’analyse. La France n’a ni la puissance économique ni l’influence politique nécessaires pour dicter ses règles au reste du monde. Et elle ne pèse pas assez lourd sur l’échiquier international pour agir seule. L’état de ses finances démontre qu’elle vit depuis trop longtemps au-dessus de ses moyens, ce qui nuit forcément à l’image d’exemplarité qu’elle aimerait exporter.
Les Etats-Unis pourraient éventuellement jouer ce rôle mais leurs méthodes sont trop expéditives pour s’embarrasser de considérations éthiques. Où est la morale lorsque Bush annonce son intention de creuser un grand trou de 700 milliards de dollars au fond du jardin de la Maison Blanche, pour enfouir une énorme bombe à retardement ? Et qu’il demande à chaque Américain de recouvrir l’objet du délit à coup de pelletées de terre de plus de 3000 dollars par personne, tous devenant ainsi responsables et complices du scandale ? Ces pauvres gens, dont certains ont déjà tout perdu dans la tourmente des subprimes, devront mettre la main à la poche parce que le système s’est emballé et que personne n’a su l’arrêter à temps.
Les traders et les autres ne sont que les représentants, hier privilégiés, d’un cercle infernal qui a échappé aux règles fondamentales du capitalisme. Ils sont les héritiers d’une mécanique axée sur la gabegie, la cupidité et la spéculation. Ils s’évanouiront lorsque la planète se rapprochera d’une orbite vertueuse qui privilégie une plus juste répartition de l’effort et des richesses. Le chantier est gigantesque. Il exige que les entrepreneurs retrouvent le goût du risque et l’esprit de conquête ; que les banquiers redeviennent des accompagnateurs de projets et non des boursicoteurs de troisième catégorie ; que le rôle des fonds de pension se limite à la capitalisation et non à la gouvernance des sociétés car les retraités ont des exigences, en matière de politique à court terme et de rentabilité à deux chiffres, incompatibles avec une gestion ambitieuse et pérenne des dirigeants ; que l’on en finisse avec la multiplicité des hedge funds, des ventes à découvert, des produits dérivés sophistiqués et autres qui ne sont que les outils pervers d’un système dévoyé.
Bref, ce chantier exige de tourner le dos aux années paillettes ou bling bling pour mieux découvrir un capitalisme équitable, à la fois libéral et… social. C’est à ce prix que les gamins de vingt cinq ans, qui gagnent des fortunes en jouant au poker avec l’argent des épargnants, se volatiliseront dans la nature.
André Soleau