le blog andre soleau
Nicolas Sarkozy vient de développer une nouvelle idée qu’il a exprimée à la Sorbonne : modifier les instruments de mesure de la richesse des nations afin de s’extraire de la religion du chiffre. Au lieu du produit intérieur brut (PIB), on privilégierait le produit national net (PNB) qui prend en compte les effets de la dépréciation du capital dans toutes ses dimensions, notamment humaines.
Evaluer le bien-être de la population plus que la production économique, c’était en quelque sorte le fil conducteur de la mission de réflexion menée, sur le sujet, par quelques experts internationaux, à la demande du président français. La commission, dirigée par l’Américain Joseph Stiglitz, a remis son rapport à la mi-septembre. Il comporte douze recommandations qui visent à mieux intégrer la qualité de vie (environnement, santé, éducation, baromètre des inégalités, analyse du capital humain, social…) dans les savants calculs des statisticiens.
L’initiative apparaît à la fois généreuse et ambitieuse. Généreuse dans la mesure où la crise a révélé au grand jour les dégâts considérables que pouvait provoquer un capitalisme débridé où la notion de profit l’emporte sur toute autre considération. Ceux qui, par exemple, s’extasiaient sur la croissance à deux chiffres de la Chine sans considérer les conditions de vie précaires de ses habitants, en particulier celles des paysans arrachés à leur terre pour alimenter en main d’œuvre à bon marché les industries polluantes de quelques mégapoles déshumanisées, ont dû revoir leur copie.
Elle est aussi ambitieuse dans cette tentative de matérialiser le bonheur, de lui donner une réalité. L’être humain replacé au centre du système politique et économique des Etats, c’est un peu comme si l’on s’efforçait d’arrêter la machine infernale qui s’est emballée avec la révolution industrielle. Tous ceux qui ont perdu foi en l’avenir, tous ces accidentés de la croissance que l’on a abandonnés au bord de la route au nom du « toujours plus, toujours plus vite, toujours plus productif » apprécieront la démarche.
Le problème est qu’un quinquennat et même deux ne suffiraient pas à mettre en musique cette révolution des mentalités et des modes de vie. La société moderne est depuis trop longtemps bercée par le chant ensorcelant des espèces sonnantes et trébuchantes pour se réveiller d’un coup de baguette magique et découvrir que la terre est peuplée d’individus faits de chair et de sang.
Imaginons un instant les actionnaires d’une entreprise plonger avec ravissement dans la lecture du bilan social en lieu et place du bilan financier. Ignorer subitement la création de valeur qui mesure la rentabilité de chaque salarié pour se soucier essentiellement de l’épanouissement individuel. Plus de plans sociaux qui subjuguent tant les marchés boursiers. Plus de délocalisations sauvages qui encouragent la politique des bas salaires et le mépris des protections sociales.
On aimerait évidemment y croire. Mais d’autres ont songé, bien avant Sarkozy, à ce pays imaginaire où un gouvernement idéal règnerait sur un peuple heureux. Ce pays s’appelait…Utopie. Et son auteur, Thomas More, est mort décapité.
André Soleau