le blog andre soleau
Le renvoi de Jacques Chirac en correctionnelle pour « détournements de fonds publics » et « abus de confiance » paraît logique dans la mesure où cette menace pesait au-dessus de sa tête depuis de nombreuses années. Seule l’immunité dont il bénéficiait en qualité de président de la République l’avait protégé de l’insistante curiosité de tous ceux qui avaient eu à traiter, de près ou de loin, de l’affaire des emplois fictifs à la mairie de Paris. En quittant l’Elysée, Chirac redevenait un citoyen ordinaire, donc susceptible d’être rattrapé par la justice. C’est ce qui s’est passé avec l’ordonnance de la juge Xavière Simeoni, à la grande satisfaction des partisans d’une démocratie juste.
Pourquoi, dans ces conditions, cette information laisse-t-elle un drôle de goût dans la bouche, mélange confus de gêne et d’incompréhension? Le fait que l’intéressé se soit retiré de la vie politique et qu’il soit devenu, paradoxalement, l’homme politique le plus populaire du pays peut expliquer en partie la réaction mitigée de ses compatriotes. A soixante seize ans, beaucoup considèrent qu’il a bien mérité de la patrie et gagné ses galons de paisible retraité. Mais d’autres éléments entrent en ligne de compte.
Ce procès, avant d’être celui d’un homme ou d’un système, est celui d’une époque, antérieure à la loi sur le financement des partis politiques. En ces temps bénis pour les adeptes du système D, la justice ne s’intéressait que de loin aux pratiques de nos élus. A gauche comme à droite, chacun avait sa méthode personnelle pour faire rentrer l’argent dans les caisses. Tout reposait sur un échange de bons procédés : l’embauche d’un proche pour services rendus à la collectivité, l’octroi d’un marché public à un généreux donateur… On qualifiait ces pratiques de débrouille plutôt que de magouille ; les juristes, eux, les requalifient aujourd’hui d’abus de confiance ou de détournements de fonds publics. Dans le privé, on n’opérait pas autrement et nombre de chefs d’entreprise d’il y a vingt ou trente ans seraient poursuivis, dans les mêmes conditions, pour abus de biens sociaux. En caricaturant à l’extrême, on pourrait presque imaginer un jeune juge rouvrir le dossier de la collaboration pendant la seconde guerre mondiale.
Deuxième observation, la succession de « coïncidences » qui frappe tous les anciens du camp Chirac. Pasqua, de Villepin, Roussin, Chardon, Pandraud après Juppé, Tibéri, Robert Galley et tant d’autres…comme si l’on avait voulu faire un nettoyage au karcher après l’étouffante omniprésence de feu le RPR et de ses barons sur la droite française, pendant un quart de siècle. Tout cela donne la fâcheuse impression de tirer sur une ambulance depuis longtemps promise à la casse.
Enfin, il faut bien évoquer les enjeux du procès. D’un côté vingt et un emplois fictifs comptabilisés (la mairie de Paris en compte des dizaines de milliers), un non lieu demandé par le parquet, des faits datant de vingt ans et un prévenu qui, à bientôt 80 ans, n’est plus concerné par une éventuelle sanction d’inéligibilité. De l’autre, un ancien président sur le banc des accusés, pour la première fois dans l’histoire de la cinquième République, et une aubaine pour le Front national qui ne va pas manquer d’entonner son habituel refrain du « tous pourris ! ». On a beau aimer la justice…
André Soleau