le blog andre soleau

Certains grands événements historiques sont gravés de manière indélébile dans la mémoire de tous ceux qui les ont vécus, de près ou de loin, comme acteurs ou comme simples spectateurs. Les enfants du baby boum, par exemple, se souviennent exactement de ce qu’ils faisaient au moment précis où ils ont appris l’assassinat de John Kennedy. C’était la mort inacceptable du mythe de la beauté, de la jeunesse, de l’insouciance et de la force. Même chose pour les premiers pas sur la lune ou, plus près de nous, pour les attentats du 11 septembre 2001.

            La majorité des observateurs n’a, en revanche, pas la même perception de la chute du mur de Berlin, il y a vingt ans. Certes, il s’agit d’une date majeure du 20e siècle et les festivités qui entourent la célébration de cet anniversaire en témoignent. Mais si chacun a pris conscience, aujourd’hui, de ce que fut pour le monde et pour la liberté ces plaques de béton arrachées furieusement comme autant de verrues hideuses, il fut moins aisé de comprendre sur l’instant ce qui  se passait réellement à Berlin, ce fameux 9 novembre. Angela Merkel, actuelle chancelière de l’Allemagne réunifiée, elle-même Berlinoise, raconte qu’elle se rendit à l’époque, comme chaque jeudi soir, au sauna avec une amie et but ensuite une bière tranquillement alors que le monde était en train de basculer à quelques centaines de mètres de chez elle.

            Difficile de l’imaginer alors que, quelques mois plus tôt, le vent de réforme qui commençait également à souffler sur la vénérable Chine venait d’être réprimé dans le sang, sur la place Tian Anmen ; que 400.000 soldats de l’armée rouge stationnaient en République démocratique allemande, comme pour mieux rappeler aux éventuels trublions que les insurgés hongrois de 1956 et les instigateurs du printemps de Prague en 1968 étaient eux aussi rentrés dans le rang par la force ; que les Occidentaux, à commencer par la France de Mitterrand et l’Angleterre de Thatcher, s’accommodaient fort bien d’une Allemagne coupée en deux pour un meilleur équilibre de la vieille Europe.

            Un homme avait compris avant tout le monde que le bouillonnement qui agitait insidieusement les structures vieillissantes de l’URSS et qui n’épargnait aucun de ses satellites ne pourrait être très longtemps contenu dans un gant de fer. Qu’il fallait ouvrir très vite les portes et les fenêtres pour évacuer le trop-plein afin de ne pas être emporté par le déchaînement des éléments.  Cet homme, Mikhaïl Gorbatchev, avait assisté à la disparition progressive des hauts cadres du régime, tous victimes des outrages du temps. Le pays n’était pas en meilleur état que ses dirigeants. L’économie était à bout de souffle et ne pouvait plus suivre la course aux armements imposée par l’administration Reagan. Les voisins, qu’il s’agisse du Roumain Ceaucescu,  de l’Allemand de l’Est Erich Honecker ou du Polonais Jaruzelski ressemblaient à des momies figées dans un passé décomposé.

            La politique de transparence (glasnost) et les efforts de restructuration (perestroika) étaient autant d’efforts méritoires mais désespérés pour tenter d’empêcher le mouvement de l’Histoire. Gorbatchev est arrivé trop tard pour sauver ce qui pouvait l’être d’un régime obsolète. Il a été lui-même victime du changement en profondeur qu’il avait enclenché et qui allait aboutir non seulement à la chute du mur mais aussi à l’implosion de l’URSS et des démocraties populaires du bloc de l’Est.

            Aujourd’hui, les jeunes qui vont faire la fête sur les restes de ce qui incarna l’apogée de la guerre froide, auront beaucoup de peine à comprendre la portée du message envoyé cette nuit du 9 novembre 1989. Pour l’essentiel, ils n’ont qu’une vague idée de ce que fut la vie du temps des barbelés, des miradors et des vopos. A l’heure d’Internet et de la suppression virtuelle mais immédiate des frontières, comment imaginer que des esprits pervers aient pu couper en deux un pays, une culture, une famille. Le mur de Berlin n’était rien d’autre qu’une cicatrice hors du temps, née d’une agonie, celle d’une Europe de violence emportée dans la folie d’Hitler, et effacée par une autre agonie, celle d’un bloc soviétique trop longtemps nourri aux méthodes staliniennes. C’est pourquoi cette fête du peuple allemand est un peu celle de l’humanité tout entière.

            André Soleau

Dim 8 nov 2009 Aucun commentaire