le blog andre soleau
« Il est encore plus grand mort que vivant » s’était écrié Henri III devant la dépouille du duc de Guise qu’il venait de faire assassiner au château de Blois, le 23 décembre 1558. Il est vrai que ce colosse surnommé « le balafré » accusait près de deux mètres sous la toise.
Philippe Seguin, lui, est mort dans son lit mais on pourrait sans peine reprendre cette exclamation historique devant son cercueil. Non pas tant parce que le président de la Cour des comptes dépassait lui aussi les 1m90 et le quintal mais parce qu’il y eut la même forme d’admiration posthume, de ses amis comme de ses plus farouches adversaires, à l’annonce de sa disparition, celle d’un homme craint avant tout pour ses colères homériques de son vivant.
Rarement un homme politique n’a autant fait l’unanimité. Entre les larmes contenues du Premier ministre François Fillon et celles non maîtrisées de Henri Guaino, tous se sont relayés pour rivaliser de conviction dans l’hommage appuyé. A droite, l’ancien président Jacques Chirac a estimé que « la France a perdu un homme d’honneur et un homme d’Etat d’une personnalité exceptionnelle. » Il lui a néanmoins préféré Alain Juppé à Matignon alors que le maire d’Epinal avait été l’un des artisans majeurs de son succès aux élections présidentielles de 1995, contre Balladur. Nicolas Sarkozy s’est enflammé en évoquant « l’une des grandes figures et l’une des grandes voix de notre vie nationale. Elles nous manqueront. » On sait pourtant que les relations entre les deux hommes furent compliquées et souvent tendues. Les multiples critiques de Philippe Seguin sur la politique budgétaire menée par le gouvernement ont agacé au plus haut point l’Elysée. Charles Pasqua n’y est pas allé par quatre chemins en parlant de son ami très cher : « Il avait l’étoffe d’un chef d’Etat. » Curieuse et troublante association entre le sulfureux ancien ministre de l’Intérieur, fondateur du SAC, et le scrupuleux gaulliste, profondément social.
A gauche, les laudateurs n’ont pas été en reste. Qu’il s’agisse de Martine Aubry, Lionel Jospin, Michel Rocard, François Hollande, Jean-Pierre Chevenement ou Marie-George Buffet, tous ont souligné « l’orateur hors pair, le patriote, le vrai gaulliste, la référence, le sage, la boussole… » qui fut un adversaire loyal plutôt boudé par son propre camp.
Même Jean-Marie Le Pen et sa fille Marine, pourtant peu suspects de complaisance envers les ténors de la classe politique, ont salué dans un même élan « une personnalité courageuse et indépendante. »
Si Philippe Seguin a entendu toutes ces louanges, il s’est peut-être gratté la barbe d’incrédulité, lui qui traversait tant de périodes de déprime en se retournant sur le passé et en se remémorant toutes les occasions manquées d’obtenir la consécration d’un talent que personne ne lui contestait. De la mairie de Paris à Matignon, du ministère de la Justice à la candidature présidentielle, ses rêves furent autant de désillusions qui le conduisirent à jeter l’éponge en 2002 pour se consacrer à la Cour des Comptes, une forme de retraite anticipée comme il se plaisait lui-même à le dire.
Caractère ombrageux, indépendant d’esprit, animé par des convictions en acier trempé, hostile aux compromis et aux réseaux, Philippe Seguin détonait dans un univers fabriqué à base de matériaux souples, comme la diplomatie rampante ou le consensus mou. Surtout, il était d’une intégrité totale, ce qui n’a pas manqué d’être relevé de manière quasi générale par ses ex-compagnons de campagnes. C’est peut-être là, dans cette admiration quelque peu moqueuse de ses pairs pour les principes d’honneur d’un autre âge qu’il défendait bec et ongles, qu’il faut chercher le plus bel hommage. C’est peut-être là qu’il apparaît un peu plus grand que les autres.
André Soleau