le blog andre soleau
Barack Obama a tapé du poing sur la table en constatant que les banquiers et traders américains allaient se partager une galette géante. On parle d’environ cent cinquante milliards de dollars qui seraient dégagés au titre de l’année 2009 pour rémunérer l’ensemble des équipes, dont la moitié au titre de bonus juteux. Peu importe si les bons résultats enregistrés l’ont été grâce à l’argent public généreusement injecté pendant la crise, pour sauver le système de la faillite. Les spéculateurs d’hier ont repris leur course indécente au jackpot, sans la moindre retenue. Au contraire, ils s’agacent des menaces du président américain qui veut taxer leurs établissements afin de rendre aux contribuables une partie de ce que l’Etat leur a ponctionné l’an dernier.
En Europe, la situation n’est guère plus réjouissante même si les sommes allouées n’ont rien de commun avec ce qui se passe outre Atlantique. On évoque quand même la somme coquette d’un milliard d’euros pour nos « humbles » opérateurs des salles de marché parisiennes.
Si l’on osait une comparaison malsaine, on rapprocherait ces sommes du montant des aides d’urgence proposées par les pays riches pour les sinistrés d’Haïti. Barack Obama a annoncé une enveloppe de cent millions de dollars et l’Union Européenne quelques millions d’euros. Le reste ? Des gestes spontanés, des associations humanitaires mobilisées comme toujours en pareil cas, des mouvements de bénévoles, des dons anonymes, des mains tendues, une solidarité de pauvres.
Mieux vaut ne pas s’attarder sur de tels raccourcis qui donnent la nausée. D’ailleurs, le silence est une vertu cardinale de nos sociétés. Il permet d’œuvrer pour la paix des peuples, sans risque de chambouler l’équilibre de la planète. D’un côté, on mange gras et on fait régime au sauna pour éliminer les excès. De l’autre, on tente de survivre dans la crasse et la misère avec l’équivalent d’un euro par jour pour la grande majorité de la population. D’un côté on s’enrichit en dormant, de l’autre on meurt en silence. Il paraît que ça s’appelle la fatalité voire la malédiction. Celle d’être né du bon ou du mauvais côté du globe.
Normalement, la diplomatie exige qu’on ne parle jamais de ces choses-là, ou alors en se signant le dimanche matin, quand nos consciences de bons chrétiens s’adressent à Dieu. Seulement voilà ! La terre, notre bonne vieille terre qui tourne paraît-il dans le même sens pour tout le monde, n’est pas diplomate. Elle a craqué de colère et de lassitude. Elle a frappé à l’aveugle et c’est encore une fois tombé sur les Haïtiens qui n’en finissent pas de trinquer. Eux qui ont subi les exactions de leurs dirigeants canailles pendant des décennies, qui ont été frappés par des cyclones à répétition, qui ont assisté impuissants à la déliquescence de l’Etat et à la montée en puissance des gangs, vivaient en équilibre sur le bord d’une plaque tectonique. Bilan, des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de naufragés et un peu plus de résignation dans des millions d’yeux.
Pourquoi eux ? Certains verront un signe divin dans ce tremblement de terre, un hurlement de mort destiné à faire sursauter l’humanité toute entière. Haïti, ce pays désigné par la communauté internationale comme l’un des cas les plus désespérés au monde, s’enfonçait dans le chaos sans bruit. Personne n’y prêtait attention. Ses habitants eux-mêmes avaient renoncé à crier leurs souffrances. Ils se recroquevillaient doucement dans leur malheur originel, comme une punition céleste collective. Et puis, il y a eu cet immense fracas qui a débouché nos oreilles de nantis, ces images de cadavres empilés qui nous ont glacés d’effroi, ces regards éteints d’enfants martyrs qui nous ont percé l’âme.
La crise économique n’a pas réchauffé le cœur des traders. Puisse le drame haïtien laver l’humanité de sa cruelle indifférence.
André Soleau